A M. L’ABBÉ DE BENTIVOGLIO
Favori d’Apollon, toi qui sur le Parnasse,
D'un vol rapide et fier, suis de si près le Tasse;
Toi , dont les vers galants et libres dans leur cours Semblent être en tout temps dictés par les Amours ,
A qui , dans mes transports , je fais gloire de plaire ; Cher abbé, j’ai besoin d’un conseil salutaire.
Je sais que je ne puis mieux m’adresser qu’à toi.
Voici quel est le fait : de grâce , écoute-moi.
Un démon , ennemi du repos de ma vie ,
De rimer, en naissant, m'inspira la folie;
Et je n’eus pas encore assemblé douze hivers , Qu’errant sur l’Hélicon , je composai des vers.
Depuis ce temps fatal, ma vie infortunée Aux fureurs d’Apollon fut toujours condamnée.
Le fantasque qu’il est m’agite à tout propos ,
POÉSIES DIVERSES
Et se fait un plaisir de troubler mon repos.
Quand , retiré chex moi, que, d’un sommeil tranquille Je devrais à mon aise , ainsi que Gémonville ,
Entre deux draps bien blancs, jusqu’à midi ronflant , Attendre le retour d’un dîner succulent;
Bientôt ce dieu fougueux , me tiraut par l’oreille. S’empare de mes sens, me travaille, m’éveille, M’arrache de mon lit , et fait tant qu’il m’assied ,
Ainsi qu’un crimiuel, sur le sacré trépied.
Avec l’aide d’un fer le caillou étincelle ,
Le feu prend ; j’entrevois, j’allume ma cliandelle ;
Je prends la plume en main , j’écris , et quelquefois , Pour faire quatre vers, je me mange trois doigts :
Je monte, je descends; sur le bruit que je mène,
On croit , dans la maison , que c’est une âme en peine La servanle , en frayeur, se jette à bas du lit,
Et pour le lendemain me promet un obit,
Avec des oraisons de cent ans d'indulgence.
Mais déjà pour un temps ma pauvre âme en élauce Cherche , travaille , sue , efface , ajoute , écrit ,
A la torture met son corps et son esprit.
Encor si quelquefois mon indulgente veine ,
De mes premiers efforts se contentant sans peine ,
A quelque faible endroit voulait faire quartier,
Je pourrais aisément, comme l’abbé Gontier,
Seul content des transports de ma veine facile ,
Fatiguer de mes vers et la cour et la ville :
Mais , hélas ! par malheur, abbé , le croiras-tu ?
Je ne te dirai point si c’est vice ou vertu ,
Il me semble toujours, lorsque je viens d’écrire ,
Que tout ce que j’ai dit , on le pourrait mieux dire ; Qu’un tel vers, à mon sens, est languissant et froid ; Que ce mot u’est pas bien placé dans son endroit ;
Là, que le bon sens souffre, et qu’ici la pensée De ténèbres encor se trouve embarrassée.
Ainsi toujours chagrin , agité de remords ,
Si j’en croyais la voix de mes justes transports.
Je cacherais bientôt, sous de sages ratures,
De mes vers mal polis les honteuses mesures;
Ou bien , écoutant mieux la voix de la raison , l.e leu me vengerait des froideurs d’Apollon.
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Mais , malgré tous les maux où ma verve m'engage ,
Abbé , vois , je te prie , à quel point va ma rage -,
Comme si de ce dieu tous les trésors divers Ne s’ouvraient que pour moi , je veux faire des vers.
J’ai beau , dans mon bon sens, blâmant mon imprudence, De mes astres malins accuser l'influence ;
Sitôt que mon démon vient m’offrir son secours :
11 faut , comme un torrent , que ma veine ait son cours Je me rejette en mer sans crainte de l’orage ;
Et, tout humide encor de mon dernier naufrage,
J’aime mieux mille fois m’abandonner aux flots,
Qu’aux chgrmes indolents d’un ennuyeux repos.
Je serais trop heureux, si d’une autre manie Le ciel ne prenait soin de traverser ma vie ;
Je ne me trouverais à plaindre qu’à demi , si je n’avais , abbé , que ce seul ennemi ;
De quelque adroit poison dont il vint me surprendre ,
Je crois que je pourrais quelquefois m’en défendre :
Mais un dieu plein de haine est venu dans un jour Souffler dedans mon cœur tous les feux de l’amour.
Depuis le triste instant qui vit finir ma joie ,
Mon cœur de deux bourreaux est devenu la proie ;
Et l’un n’a pas plutôt suspendu sa fureur,
Que l’autre arme sa rage et déchire mou cœur :
Car sitôt qu’ Apollon souffre que je respire,
L’amour vient sur ses pas exercer son empire ,
Et m’offrir un objet qui fut fait par les dieux Pour le tourment des cœurs et le plaisir des yeux.
Que ce plaisir fatal m’a fait verser de larmes !
Qu’il en coûte à mon cœur d’avoir vu tant de charmes!
Et qu’il s’en faut , grands dieux ! dans cet engagement , Que le plaisir, hélas 1 n’égale le tourment !
Je veux à chaque instant m’échapper de ma chaîne; J’appelle à mon secours le dépit et la haine,
La raison , ses froideurs, les maux que j’ai soufferts : Mais, toujours malgré moi retenu dans mes fers ,
Plus je forme d’efforts , plus ma rebelle flamme ,
S’irritant par mes soins , s’allume dans mon âme.
Trop heureux Q..., qui peux en un seul jour Changer trois fois d’habit , de chenal , et d’amour ;
Qui peux facilement, d’une flamme légère,
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Passer du blond au brun , de la fille à la mère !
Pour le premier objet Ion cœur est toujours prêt .
Tes plaisirs , il est vrai, sont sans goût , sans attrait ; Mais tu lais cependant , quoi qu’on en veuille rire , L'amour sans rien souffrir, et même sans rien dire.
Que je serais heureux , si le ciel , en naissant ,
M’eût donné , comme à loi , ce merveilleux talent t Ou , comme à Robineau , qu’il eût mis dans ma bouche Ces accents doucereux , ce langage qui touche,
Qet air tendre et flatteur, et ce discours concis Qui fait qu’avec deux mots un cœur se trouve pris ! Mais, hélas ! je «fai rien de ce qu’il faut pour plaire ;
Je ne puis bien parler , et ne saurais me taire.
Je me consolerais , si , comme au siècle d’or ,
Les amants d’aujourd’hui faisaient l’amour encor.
La bouche était du cœur la fidèle interprète :
On n’appréhendait point alors qu’une coquette Apprit à ses soupirs quand ils devaient sortir,
Et que même les fleurs servissent à mentir ;
Qu’une fausse bonté, succédant à la haine.
Vint arrêter un cœur prêt à rompre sa chaîne.
On ignorait encor l’art de dissimuler :
Qui plus avait d’amour , mieux en savait parler ;
Dès que l’on aimait bien, on était sûr de plaire :
Aussi , par un retour et juste et nécessaire ,
11 arrivait toujours que le plus amoureux ,
Malgré tous ses rivaux , était le plus heureux.
Ce beau temps est passé ; tout a changé de face ;
Et l’amour aujourd’hui ne se fait qu’en grimace.
11 faut être bourru , chagrin , fâcheux , jaloux ,
Et plus prompt que Rodrigue à se mettre en courroux. Moi -même le premier je sens cette faiblesse :
Qu’une mouche bourdonne autour de ma maîtresse,
Et vienne impudemment sur ses lèvres s’asseoir,
Ou qu’un zéphyr fripon lui lève son mouchoir ,
Soudain j’entre en fureur, jo pâlis, je frissonne,
Et je crois avoir vu mon rival en personne :
Je languis , je me plains , quand je vois ses appas ;
Je ne souffre pas moiDS quand je ne les vois pas.
Ainsi, toujours fâcheux, dieux à moi-même,
Je passe tous mes jours dans une horreur extrême.
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Je m’ennuie étant seul , le monde me déplaît ,
Et ne puis dire enfin si j’aime ou si je hais.
Voilà depuis cinq ans la vie que je mène :
Mais enfin il est temps que je sorte de peine;
Et je viens dans ces vers, abbé, te consulter.
De deux rudes métiers lequel dois-je quitter ? Cesserai-je d’aimer, ou bien d’être poète?
Tu vas me conseiller , en personne discrète,
De laisser l’un et l’autre, et les vers et l’amour.
Il est vrai : mais c’est trop entreprendre en un jour; Et tu seras encore un saint d’un grand mérite ,
Si tu peux, par conseils, par art, par eau bénite, Exorciser en moi l’un de ces deux démons :
Abbé , je t’en conjure ; et si par tes sermons Apollon et l’Amour peuvent quitter la place ,
S’il eu rentre en mon cœur jamais la moindre trace, Je consens que mon bras, chargé de nouveaux fers , De l’Ottoman encor lasse écumer les mers ;
De n’aller qu’en béquille, ou sur une civière ;
De ne faire concert qu’avecque Goupillière ;
Et, pour comble à la fin d’ennuis et de tourment,
De ne voir de trois mois la belle Lallemant.