‹ Theatre de Regnard (volume 2)Chapitre 417 sur 434 · EPURE IV · texte numérisé non relu

EPURE IV

Quoi! toujours prévenu des sentiments vulgaires,

Ne sortiras-tu point des roules ordinaires ?

Et veux -tu , te laissant entraîner au torrent,

Toujours dans tes erreurs suivre un peuple ignorant ?

Ne pourrai-je à la fin te mettre dans la tète

Que ces opinions où le peuple s’arrête

Sont ces faux loups-garoux, ces masques effrayants,

Ces spectres dont ici l’on lait peur aux enfants ?

Ne sais-tu point encor, par ton expérience,

Que tout ce qu’ici-bas on appelle science N’est qu’un abîme obscur, où nous trouvons enfin Qu’il n’est rien de si sûr que tout est incertain ; Qu’une femme en sait plus que...

Tu ris ! Qu'a donc , dis-moi , ce discours qui t’étonne ? Je ne veux que deux mots pour te pousser à bout. Qu’est-ce que le savoir ? L’art de douter de tout. 0 Ignorer ou douter étant la même chose ,

Un simple esprit , certain de ce qu’on lui propose , N’est-il pas , réponds-moi, mille fois plus savant Dans ses égarements , que ce docte ignorant ,

Lequel , interrogé si le soleil éclaire ,

Répond. Je n’en sais rien; j’en doute; il se peut faire. Mais il faut s’égayer ; et, sur le môme ton,

Après t’avoir prouvé par plus d’une raison Que l’homme ne sait rien qu’à force d’ignorance, Sceptique dangereux , je dis plus , et j’avance Que le bien cl le mal n’est qu’en opinion ;

Que faire l’un ou l’autre est faire üne action Que la loi seulement défend ou rend licite ,

Et qui ne porte en soi ni crime ni mérite;

Que l’un dans l'autre enfin est si fort confondu ,

Que le bien est un mal, le crime une vertu.

Ma doctrine n’est pas tout à fait orthodoxe,

J’en conviens; et je sais qu’un pareil paradoxe # Du Portique incertain a toujours pris l’essor.

Mais il faut le prouver comme l’autre : d’accord.

Le bien dont nous parlons n’est-il pas d’une essence Qui ne prend que de soi toute son excellence ;

POÉSIES DIVERSES

Qui , recherché de tous , et toujours précieux , M’emprunte sa valeur ni du temps ni des lieux ?

Le mal est , d’autre part , ce qti une voix tacite Nous dit être mauvais, et que chacun évite.

Or, dis-moi, quelle chose est d’un goût général Ici-bas reconnue ou pour bien ou pour mal ?

Chaque peuple à son gré, conduit par ses caprices, N’a-t-il pas ordonné des vertus et des vices ?

Et, sans de la raison écouter trop la voix,

Ce qui Tut mal en soi fut fait bien par les lois.

Chacun , dans ses erreurs , ou fâcheux , ou commode , S’établit une loi purement à sa mode.

Ainsi l’on vit du Nil les brûlés habitants Peindre les auges noirs, comme les démons blancs.

Le porc est chez l’Hébreu le morceau détestable,

Le porc chez les chrétiens est l’honneur de la table;

Et sur le même mets nous voyons attaché ,

Pour les uns du plaisir, pour d’autres du péché. L’Ottoman ne saurait boire du vin sans crime;

Le Germain , s’il n’en boit , ne peut être en estime ;

Et c’est une vertu , sur les rives du Rhin ,

De perdre la raison pour faire honneur au vin.

On a, dans mille lieux , vingt femmes de réserve ;

Deux suffisent ici pour aller droit en Grève ;

Même les plus sensés , craignant le nom de sot ,

Ont jugé sainement qu’une était encor trop.

Un mari , redoutant les coups de la tempête Dont le musqué blondin vient menacer sa tête,

Croit qu’il u’est point au monde un plus sensible affront Que celui qui, sans bmit, le peut marquer au front ,

Et qu’il n’est devant Dieu d’actions plus énormes Que ces crimes féconds qui font pousser lescornes. . Il n’en est pas de même en ces tristes pays Que sous d’âpres glaçons l’Aquilon tient transis.

Qui le sait mieux que moi ? La froide Laponie De ces sottes erreurs ignore la manie :

Pour honorer son hôte , il faut ( me croiras-tu ?)

Prendre le soin fâcheux de le faire cocu.

Cocu ! Vous vous moquez. Bon ! il n’est pas possible.

Et pourquoi non? Qu’a doncce mot de si terrible.

Les femmes n’en ont pas , comme toi , tant de peur.

POESIES DIVERSES

Cela fut bon jadis. Voyez le grand malheur,

Quand ton nom des cocus grossira le volume ,

Si ton frontà la chose aisément s'accoutume !

Eli ! pourquoi , sans raison , du seul mot s’effrayer ?

. Je le dis entre nous , il faut que ce métier Ne soit pas , après tout , un si rude exercice ,

Puisqu’on voit tous les jours dedans cette milice Des Ilots d’honnêtes gens venir prendre parti.

Mais je reviens au point duquel je suis sorti,

I it je dis qu'il n’est point de vertu ni de vice Qui ne change de nom suivant notre caprice,

Et que tout ici-bas est diversement pris

Par les gens plus sensés et les plus beaux esprits.

Ces lieux si décriés , que ces femmes humaines Tiennent pour soulager les amoureuses peines,

Ces temples de Vénus, où l’on voit si souvent Le commissaire en robe, appuyé du sergent;

Ces lieux contre lesquels le dévot voisinage Va déchatner son zèle et déployer sa rage ,

Sont détestés en France, et bénis au Levant,

Où l’on voit tous les jours le pieux musulman Fonder sur les chemins, par un excès de zèle,

Ainsi qu’un hôpital ou bien une chapelle, l)e ces lieux que l’on trouve ici si dangereux , l’ourles pressants besoins du passant amoureux. Cependant, à nous voir, nous sommes les seuls sages, Rien ne fut mieux conçu que nos lois , nos usages.

II est vrai : mais bientôt, par de bonnes raisons, L’Indien va nous placer aux Petites-Maisons.

En effet, dira-t-il , quelle fureur extrême

De mettre en terre un corps qu’on chérit, que l’on aime ,

Pour être indignement la pâture des vers ?

Qu’avec plus de raison , en cent ragoûts divers Le fils mangeant le père, il lui rend en partie Ce qu’il reçut de lui quand il vint à la vie ;

Et, ranimant sa chair et réchauffant son sang, il lui fait de son corps un sépulcre vivant!

Quelle horreur ne font pas ces sentiments bizarres !

Mais pourtant dans ces lieux si cruels , si barbares, Nous-mêmes nous passons pour des gens sans amour,

POÉSIES DIVERSES

Ingrats, dénaturés, et peu dignes du jour.

Non , non , je le dirai , il n'est point de folie Qui ne soit ici-bas en sagesse établie ,

Point de mal qui pour bien ne puisse être reçu ,

Et point de crime enfin qu’on n’habille en vertu, lin valeur parla ville, en pompeuse ordonnance,

Est du fond d’un cachot conduit à la potence :

La raison , l’équité , la coutume, les lois,

Pour demander sa mort tout élève sa voix.

En jugiez-vous ainsi jadis , Lacédémone ,

Quand , par votre ordre exprès , une illustre couronne Venait ceindre le front du plus adroit voleur,

Qu’on renvoyait comblé de présents et d’honneur? Cependant les décrets que vous sûtes écrire Furent reçus dans Rome; et ce fameux empire.

Qui prescrivait des lois à l’univers jaloux ,

Se lit toujours honneur d’en recevoir de vous.

Mais pourquoi s’étonner que des lois étrangères Soient, suivant le caprice, aux nôtres si contraires? Nous-mêmes, sans raison , à nous-même opposés, Nous punissons des faits par nous-même enceusés; Et, sans avoir pour nous de raisons légitimes,

Le succès fait toujours nos vertus ou nos crimes. i Il est vrai , j’en conviens , nous voyons parmi nous Les suivants de Thémis , de leur pouvoir jaloux , Contre des malheureux déchaîner leur colère.

Mais ces voleurs fameux de la première sphère,

Ces riches partisans, ces heureux scélérats,

Malgré tous leurs forfaits, ne les voyons-nous pas,

A force d’entasser injustices sur crimes,

Se tracer une route aux rangs les plus sublimes?

Voler au coin d’un bois pour éviter la faim ,

C’en est trop pour mourir d'un supplice inhumain ; Mais , sous le faux semblant de l’intérêt du prince , Désoler en un an la plus riche province ,

Faire gémir le peuple , accabler l’équité ,

Se faire une vertu de son iniquité,

Immoler tous les jours d’innocentes victimes,

Et remporter enfin , pour le fruit de ses crimes,

Le repos malheureux de n’en connaître plus;

Voilà, voilà des faits dont se sont prévalus

POESIES DIVERSES

Ceux qu’on a vus parlé mériter l’alliance D’un duc et pair, ou bien d’un maréchal de France. Par cent bouches d’airain mettre une ville à bas, Ravir une province , enlever des États ,

Déposséder des rois affermis sur le trône,

Leur ôter en un jour la vie et la couronne ;

Précipiter enfin cent peuples dans les fers,

Et porter l’épouvante aux coins de l'univers ;

N’est-ce pas là courir de victoire en victoire ,

Et faire des exploits d’éternelle mémoire?

Répandre un peu de sang, c’est être un assassin ,

C’est être d’un gibet l’honneur et le butin :

Mais de ruisseaux de sang inonder les campagnes ,

De morts et de mourants élever des montagnes, Immoler l’univers à toute sa fureur;

A force de trépas , de carnage et d’horreur,

Obliger le soleil à rebrousser sa course,

Et révolter les eaux contre leur propre source :

Que fîtes- vous jamais , illustres conquérants,

Pour mériter le nom d’invincibles, de grands,

Que ces fameux forfaits que l’univers admire?

N’est-ce pas à ce prix qu’on achète un empire ?

Et vous eût-on jamais élevé des autels ,

Si vous n’eussiez été qu’à demi criminels ?

Pourquoi commandes-tu que je perde la vie?

Dit ce corsaire un jour au vainqueur de l’Asie ;

Ce fut toi qui m’appris , en pillant l’univers ,

Le métier malheureux de voler sur les mers :

Nous exerçons tous deux le même art de pirate;

En cela différents, que toi dessus l’Euphrate Tu ravis tous les jours des empires nouveaux ,

Et que moi je ne prends sur mer que des vaisseaux. N’avait-il pas raison ? Car si , pour le bien prendre,

Le corsaire eût été plus voleur qu’Alexandre ,

Par un fâcheux revers alors on aurait vu Le premier sur le trône , et le second pendu.

La plus belle action n’est bien souvent qu’un vice. Romains, vous renseigniez, quami du dernier supplice Vous punissiez vos fils en criminels d’État ,

Quand ils avaient vaincu sans l’ordre du séuat.

POÉSIES DIVERSES

«fit

De si hautes vertus , de si rares maximes ,

Par leur trop de hauteur dégénèrcut en crimes ;

Et le crime élevé , et d’éclat revêtu ,

Perd son nom dans son vol , et se change en vertu. Que je te plants, hélas ! malheureuse duchesse , D’ôtre du campagnard et du clerc la maltresse 1 Tu vois depuis quinze ans dans ton indigne emploi Ta honte tous les jours s'élever contre toi.

Si , comme une Lais, ou comme une Faustère ,

Tu pouvais captiver les maîtres de la terre ,

Et, t’élevant enfin par quelque coup d’éclat ,

Devenir les amours d’un ministre d’État ;

Alors , certes alors , ennoblie , estimée ,

Tu verrais de ton sort changer la renommée;

Tu verrais dans l’État tout soumis à tes lois ;

Seule tu donnerais les charges , les emplois ;

Qui tu voudrais irait par la ville en carrosse;.

Tu verrais à tes pieds et l’épée et la crosse ;

Et la France viendrait, ne jurant que par loi, T’implorer, comme on fait le tout-puissant Louvoi.. Plutôt que d’épuiser une telle matière,

Je compterais vingt fois combien au cimetière Pilon , l’homme aux pardons , a fait porter de corps , Combien au jeu Roliert a jierdu de trésors,

Et combien la Milieu , la beauté de notre âge ,

A de fois en un an récrépi son visage.

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