ACTE III , SCÈNE II GÉRONTE
Cet homme assurément prétend me démembrer.
CRISPIN
Vous paraissez surpris autant qu’on le peut être.
Je vois que vous avez peine à me reconnaître;
Mes traits vous sont nouveaux; savez-vous bien pourquoi? C’est que vous ne m’avez jamais vu.
GÉRONTE
Je le croi.
CRISPIN
Mais feu monsieur mon père, Alexandre Ghoupille, Gentilhomme normand, prit pour femme une fille Qui fut, à ce qu’on dit, votre sœur autrefois,
El qui me mit au jour au bout de quatre mois.
Mon père se fâcha de cette diligence;
Mais un ami sensé lui dit en confidence
Qu^il est vrai que ma mère, en faisant ses enfants.
N’observait pas encore assez l’ordre des temps;
Mais qu’aux femmes l’erreur n'était pas inouïe,
Et qu’elles ne manquaient qu’à la chronologie.
GÉRONTE
A la chronologie?
LISETTE
Une femme, en effet.
Ne peut pas calculer comme un homme aurait faîL
CRISPIN
Or donc cette femelle, à concevoir si prompte,
Qu’à tout considérer quelquefois j’en ai honte,
En me mettant au jour, soit disgrâce ou faveui;
M’a fait votre neveu, puisqu’elle est votre sœur.
60 LE LÉGATAIRE UNIVERSEL
GÉRONTE
Apprenez, mon neveu, si par hasard vous Têtes,
Que vous êtes un sot, aux discours que vous faites;
Ma sœur fut sage; et nul ne peut lui reprocher Que jamais sur Thonneur on Tait pu voir broncher.
CRISPIN
Je le crois; cependant, tant qu’elle fut vivante,
On tient que sa vertu fut un peu chancelante.
Quoi qu’il en soit enfin, légitime ou bâtard.
Soit qu’on m’ait mis au monde ou trop tôt ou trop tard Je suis votre neveu, quoi qu’en dise l’envie,
De plus votre héritier, venant de Normandie Exprès pour recueillir votre succession.
GÉRONTE
C’est bien fait, et je loue assez l’intention.
Quand vous en allez-vous?
CRISPIN
Voudriez- vous me suivrt?
Cela dépend du temps que vous avez à vivre.
Mon oncle, soyez sûr que je ne partirai Qu’après vous avoir vu bien cloué, bien muré.
Dans quatre ais de sapin reposer à votre aise.
LISETTE, bas, à Gérante.
Vous avez un neveu, monsieur, ne vous déplais#.
Qui dit ses sentiments en pleine liberté.
GÉRONTE, bas, à Lisette.
A te dire le vrai, j’en suis épouvanté.
CRISPIN
Je suis persuadé, de l’humeur dont vous êtes,
Que la succession sera des plus complètes,
Que je Tais manier de l’or à pleine main ;