‹ Théâtre de salonChapitre 2 sur 158 · SCÈNE PRE3IIÈRE LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

SCÈNE PRE3IIÈRE LA DUCHESSE

(Elle est assise et paraît absorbée par la douleur. Elle tient une lettre ouverte.)

Il y a une douleur bien cruelle. ..elle m'était inconnue... la douleur qui ne pleure pas... Je croyais avoir enfin obtenu cette heureuse insensibilité que Dieu accorde comme une consolation à ceux qui ont abusé de la souffrance, et cette lettre m'arrive tout à coup comme une voix de la tombe et me déchire le cœur !... Mais pourquoi n'ai-je plus de larmes en réserve, après deux ans?... Le tribut des larmes serait-il une dette qui aurait aussi le bénéfice de la prescription?... Mon Dieu! je m'effraye de ne pas pleurer!... Relisons cette lettre...

« Madame la duchesse,

» J'arrive à Paris après un très-long voyage, et mon premier devoir est de vous remettre un dépôt précieux qu'une noble main m'a confié devant Sébastopol. J'étais moi-même agonisant et couché dans l'ambulance à côté du jeune colonel duc de Valbreuse, votre héroïque mari, lorsque ces

derniers mots furent prononcés à mon oreille : « Ceci à ma » femme... » Croiriez-vous, madame, que cette pieuse mission donnée par un mourant fit naître en moi une énergie salutaire? J'avais un devoir sacré à accomplir. Le médecin me soigna, Dieu me guérit. Après mon rétablissement, j'eus le malheur de tomber dans une embuscade en faisant une ronde de nuit, et je fus conduit prisonnier au fond de la Russie méridionale, où je trouvai, chez nos ennemis d'alors, les soins les plus affectueux. Vous apprendrez bientôt de vive voix par quel singuUer hasard je ne suis rentré en France que longtemps après la paix.

» Je n'ai eu l'honneur de connaître votre mari qu'à son dei'nier moment ; son glorieux nom ne m'a été révélé que trois jours après. En arrivant à Paris hier, j'ai couru au ministère; là, j'ai appris que vous aviez quitté votre domicile delà rue Saint-Dominique pour votre maison de campagne de Saint-Mandé.

» J'ai l'honneur d'être, madame la duchesse, votre respectueux serviteur,

» Comte Gaétan de Moranges. »

Un beau nom!... cité plusieurs fois à l'ordre du jour de l'armée... 11 m'est impossible de recevoir ici M. le comte de Moranges... je me suis imposée une retraite absolue de trois ans... il faut toujours tenir la parole qu'on se donne à soimême... Ma femme de chambre le recevra... (Eiie sonne.) Elle va prendre mes ordres... cherchons un prétexte... (EUe sonne et réQéchit.) Quel prétcxtc ?... On me laisse toujours seule dans les moments où il faut être deux!... Les femmes de chambre ne servent qu'à ne pas servir!... Ah! mon Dieu! j'entends le galop d'un cheval!... On s'arrête à la grille du parc!... Le jardinier ouvre... Maladroit, comme s'il était portier!... Et dans quel désordre de toilette !... une robe du matin!...

un négligé de bourgeoise!... pas une fleur dans mes cheveux!... la laideur de la tristesse sur le front!... (Eiie va ?onner

une troisième fois et sarrae.) Il n'CSt pluS tCUipS... Lo VOici!...Au

fait, il est plus poli de le recevoir.

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