‹ Théâtre de salonChapitre 5 sur 158 · SCÈNE IV LA DUCHESSE, LE COMTE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LA DUCHESSE, LE COMTE

LA DUCHESSE

Monsieur le comte, permeltcz-moi de vous traiter en voyageur indien; il fait Irés-chaud; j'ai donné mes ordres H ma femme de chambre; elle vient de servir, là, sur la terrasse, à l'ombre, les rafraîcliisseaients de la saison.

LE COMTE

Madame la duchesse, cette offre hospitalière me sera douce avant mon départ...

LA DUCHESSE

Mais vous ne partez pas encore...

LE COMTE

Tout ce que j'ai eu l'honneur de vous remettre, madame, était bien tout ce que vous attendiez?

LA DUCHESSE

Oui... seulement, le médaillon paraît avoir bien souffert; il est terni; il a perdu sa fraîcheur.

LE COMTE, avec un léger embarras.

Ah!... il a perdu?... Ce n'est pas étonnant; le chmat opère sur l'ivoire... et puis votre portrait allait souvent au feu... Les modèles se conservent beaucoup mieux que les portraits, et...

LA DL'CnËSSE, inlerromp.ant avec Tiracilé.

Serviez-vous dans la même arme avec mon mari?

LE COMTE

Non, madame, j'appartiens au génie.

LA DCCHESSE.

Votre arme rend de bien grands services en temps de guerre.

LE COMTE

Et en temps de paix aussi.

LA DUCHESSE

Ati! en temps de paix, on assiège des villes aussi? J'ignorais cela.

LE COMTE

On assiège (oujours quelque chose; on rencontre toujours dans lemonde quelque Séhastopol de salon. Eh bien, nous appliquons, alors, nous, la théorie militaire à l'exercice civil. Nous ouvrons la tranchée devant une difficulté jugée insurmontable; nous traçons des parallèles, nous creusons des mines, nous perçons des souterrains, nous dressons nos batteries, nous alignons des gabionnages, nous élevons des redans, nous...

LA DUCHESSE, riant.

Mon Dieu ! quel travail vous faites là ! J'aimerais cent fois mieux laisser toutes les difficultés debout que de les renverser avec tant de fatigues!

LE COMTE

Ah! nous sommes obliges par état de réussir, nous! Que ferait le génie en temps de paix? Il oublierait la manœuvre!

Très-bien! En vous voyant, et surtout en vous écoutant, je vois avec plaisir que ce long voyage vous a complètement rétabli de votre blessure.

LE COMTE

Oui, madame., de la blessure d'Inkermann.

LA DUCHESSE

Vous avez eu le malheur d'en recevoir une autreV

LE COMIE.

Oui, madame.

LA DUCHESSE

A MalakoffV

LE COMTE

Non, madame... dans une rencontre particulière

LA DUCHESSE

Un duel?

LE COMTE

Oui.

LA DUCHESSE

Triste chose, le duel!

LE COMTE

Le monde a commencé par là.

Oui... Caïn et Abel.

LE COMTE

Non... Adam et Eve.

LA DUCHESSE, sourian..

Ah!... je finis par comprendre.

LE COMTE

Vous commencez, madame.

LA DUCHESSE

Alors, je me tais... Veuillez m'excuser, monsieur le comte-, j'ai commis une indiscrétion, à mon insu. Je respecte le secret des blessures du cœur... Me permettez-vous d'ajouter quelques points à celte broderie?...

Elle prend une broderie sur un guéridon, s'assoit et désigne un fauteuil au comte.

LE COMTE, examinant la broderie.

Ce dessin est très-joli... Aimez-vous ce travail d'oisiveté, madame?

LA DUCHESSE

Il faut bien avoir une distraction au couvent.

LE COMTE

Ah! nous sommes ici dans un monastère?

LA DUCHESSE

Que j'ai fondé.

Et, en entrant, on fait des vœux?

LA DUCHESSE

De retraite éternelle.

LE COMTE

Doit-elle finir bientôt?

LA DUCHESSE, avec vivacité.

Vous oubliez de me raconter voire voyoge, nonsicur le comte.

LE COMTE

Oh! madame! Trois volumes in-octavo, avec gravures et allas! Comment raconter cela! J'aurai l'honneur de vous ofl'rir le premier exemplaire.

LA DUCHESSE

Ch bien , il y a dans tous les voyages un chapitre que le voyageur n'imprime pas; c'est celui-là que je veux.

LE COMTE

Le chapitre de la blessure?

LA DUCHESSE

Pourquoi pas, s'il est amusant?

LE COMTE

Mais... dans... un... monastère... rigide...

Je suis la supérieure, et je m'accorde toutes les permissions que je me demande.

LE COMTE

Bien!... j'obéis... J'étais à Madras, au Bengale... je venais de traverser le quartier de la ville noire pour me rendre au jardin zoologique de sir Thomas Varington, un vrai paradis terrestre...

LA DUCHESSE

Sans serpent?

LE COMTE

Avec serpent et 35 degrés Réaumur !... Je trouvai un coin d'omhre fraîche dans le jardin, une forêt vierge en miniature. Les lataniers, les magnolias, les érables entrelaçaient leurs branches et leurs feuilles au-dessus d'un petit lac de cristal, et des oiseaux de toutes couleurs chantaient des cavutines ravissantes qu'ils ont apprises au Conservatoire de Dieu.

LA DUCHESSE

J'entrerai dans celui-Là.

LE COMTE

Vous avez vu quelquefois, madame, les effets magiques de la chambre obscure?

LA DUCHESSE

Oui... un petit point lumineux sur un fond noir... le point grossit à vue d'œil, grossit toujours, prend un principe de forme, puis une forme complète, et devient un fantôme colossal, avec des yeux charmants oi^ terribles, une femme ou un démon, la belle Hélène ou Lucifer... Mais, pardon, vous oubliez... Peut-on être blessé gravement dans une chambre obscure?

Blessé à mort!... Vous allez voir...

LA DUCHESSE

Ah! mon Dieu! vous me faites trembler pour vos jours! Heureusement, la scène se passe à Madras et vous parlez avec l'énergie d'un vivant.

LE COMTE

Oh ! madame, ne vous fiez pas aux apparences.

LA DUCHESSE

Rentrons dans la chambre obscure.

LE COMTE

Soit... Les arbres tamisaient un jour crépusculaire; j'avais presque minuit à midi; j'allais m'endormir sur un hamac suspendu en escarpolette, lorsque, entre la veille et le sommeil, je vis poindre sur lin-folio d'un latanier un visage rose, large comme... un médaillon, avec des cheveux d'ébène fluide, un front d'une ciselure exquise, des yeux velours d'iris, des narines de nacre et une bouche qui ressemblait à un écrin de perles fines, avec une bordure de corail.

LA DUCHESSE, réprimant un mouvement de surprise, à part.

Il parle comme mon mari !

LE COMTE

Pardon, madame, vous m'avez fait l'honneur de m'interrompre?

LA DUCHESSE, îur un ton léger.

J'admirais tout bas le signalement que vous venez de donner... le signalement du visage rose. On croit lire un portrait sur un passe-port.

Ah! madame, ceci est sérieux.

, LA DUCHESSE

Je le vois bien ; aussi j^ me permets de plaisanter... Voyons que devient le petit visage rose?

LE COMTE

11 devient, par gradations, une jeune et belle femme complète; un divin fantôme d'amour, une apparition céleste, un ange égaré sur la terre, l'idéal du rêve de l'homme et la réalité du réveil; car je l'ai revue, cette femme, je l'ai revue vivante et radieuse dans un monde indigne d'elle; la vision du jardin a pris un corps, une âme, un cœur peutêtre, et tout ce qu'elle méritait de passion, d'amour, de tendresse, d'hommages, je l'ai mis à ses pieds divins, croyant trouver auprès d'elle cet absent éternel qu'on nomme le bonheur. Inutile espoir! J'ai compris tout à coup que la beauté vivante redevenait fantôme, qu'elle m'échappait comme le premier rêve du jardin, et, à mon second réveil, j'ai découvert entre elle et moi un abîme, un abîme profond comme l'océan et sombre comme le désespoir... Voilà ma seconde blessure, madame ; elle me laisse vivre par la pensée, elle me tue par le cœur !

LA DUCHESSE. j

Je vous remercie de cette confidence, monsieur le comte... elle est fort curieuse... une passion de tropique... retour de l'Inde... je comprends; vous avez rencontré à Madras ou une créole coquette, c'est-à-dire une créole, ou une fiancée de Lammermoor promise à un Anglais, ou une Pénélope ■ indienne amoureuse de son mari. Trois écueils oubliés sur la carte du golfe de Bengale.

LE COMTE

Vous en oubliez un quatrième, madame...

C'est juste... une veuve...

LE COMTE

Une veuve...

LA DL'CHESSE.

Du Mala])ar... Ou vous l'a brûlée sur un bûcher avant l"

APRÈS DEUX AiNS. 17

signature du contrat... J'ai devint'... Monsieur... je ne sais plus qui... un homme illustre a fait une tragédie là-dessus... Il y a un officier qui se nomme Saint-Phar, comme tous les officiers des tragédies de cette époque, et, au moment où le bourreau va brûler la veuve, Saint-Phar brûle le bourreau.

LE COMTE

C'est charmant, c'est adorable, madame! mais je comptais sur un entretien sérieux.

LA DUCHESSE

Ah! monsieur le comte!... si vous saviez!... une longue et solitaire douleur comme la mienne choisit la première occasion pour demander ses vacances... Ma tristesse a pris un congé d'une heure... votre réflexion la fait rentrer au logis avant le terme. Soyez indulgent, permettez le sourire à ceux qui ne rient plus.

LE COMTE

Je supprime ma réflexion, et...

LA DDCHESSE.

Non... J'allais vous adresser une question oiseuse.

LE COMTE

A laquelle on peut répondre?

LA DUCHESSE

Oui, mais avec franchise.

LE COMTE

C'est la vertu du soldat.

LA DUCHESSE

Ah ! un soldat ne ment jamais?

LE COMTE

Il n'a pas le temps de mentir; il est toujours à la veille de sa mort.

LA DUCHESSE

Alors, vous avez dit vrai, tout à l'heure, en m'afflrmant que vous n'aviez jamais connu le colonel, mon mari?

LE COMTE

Je jure sur l'honneur que j'ai dit vrai : honneur de soldai, honneur de gentilhomme.

LA DUCHESSE

Je vous crois, monsieur le comte... c'est que... Non, il est inutile de... Voilà ma fleur terminée... (Montrant la brodme.) Connaissez-vous celte fleur?

LE COMTE, examinant.

Parfaitement... c'est une stanhopea... la fleur que j'adore... surtout celle dont l'ivoire est tigré... A Madras, j'en achetais tous les matins et j'en portais une à la ])outonnière. Le consul m'appelait lord Stanhope.

LA DUCHESSE. (Elle a écouté avec la même surprise.)

Je puis VOUS en offrir. J'ai dans ma serre des sfanhopeas de Madras et des roses de Chine, des miniatures de roses.

LE COMTE

Vraiment, madame ! J'adore les petites roses de Chine aussi : ce sont les jeunes filles du royaume des fleurs.

LA DUCHESSE. (Nouvelle surprise.)

Vous pouvez en cueillir et vous en décorer... là... (désignant) devant la grille du parc.

LE COMTE

Je regarde les belles fleurs, madame ; jamais je ne les cueille... je laisse celte espèce de crime à df plus hardis; j'en profite, mais je ne le commets pas. Une pauvre fleur s'épanouit à l'ombre ou au soleil ; elle est joyeuse dans ses amours; elle joue avec la brise; elle cause avec les papillons; elle est heureuse de vivre, et un doigt brutal vient la tuer dans sa lune de miel, l'arrache à sa famille, et porte son cadavre au bazar où elle est vendue comme une momie embaumée! Oh! madame, ce doigt brutal devrait élre

coupé sur sa tige, après ce meurtre, s'il y avait un code

pénal pour les fleurs ! (Mime nunivement de surprise sur le visage de la

duchesse.) Jc m'apcrçois, madame, que vous accusez d'exagération ce sentiment honorable!...

LA DL'CHESSE, d'un air distrait.

Non... non... un sentiment honorable n'est jamais exagéré... (souriant.) Mais parlons plus bas; nous sammes entourés do jardiniers criminels qui vivent de ces meurtres, et vont vendre impunément les cadavres devant le palais de justice, au marché aux fleurs. La police se fait si mal!

LE COMTE

Me permettez-vous, madame, de donner un coup d'œil à VOS stanhopeas de la serre?

LA DUCHESSE

Oui, mais ne tuez personne.

LE COMTE

Oh! madame, je respecte trop les lois de l'hospitalité.

Il salue et sort.

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