SCÈNE XI
Lb: COMTE, LADY KATRIN'A.
LADY KATRINA.
Enfin! arrivons à la légende.
LE COMTE, descendant du fond.
J'attendais les ordres de milady... Avant ma première phrase, j'oserai prier milady de vouloir bien sonder du regard la profondeur de ce précipice, (n montre la fenOlre de droite.) LADY KATRINA , allant regarder.
Oh! mon Dieu! voilà un vrai précipice! Cela donne l'affreux plaisir du vertige.
LE COMTE
Cinq cents mètres soixante-quinze centimètres.
LADY KATRINA.
Ah ! vous ne négligez pas les fractions.
LE COMTE
Je ne néglige rien... Milady est-elle prête à écouler?
LE COMTE
Je commence... En l'an 1402, le 3 juillet, à cinq heures du matin, cent hommes d'armes descendaient le petit chemin que milady a honoré de son passage. A leur tûte marchait le burgrave Adolphus de Lahneck. Il allait secourir Venise menacée par les infidèles.
LADY KATHIN^ , ivec enthousiasme.
Oh! le beau temps!
LE COMTE
Six mois après son départ, le burgrave fut tué d'un coup de lance dans une île de l'Archipel.
LADY KATRINA.
Il mérilait mieux.
LE COMTE
La plus belle vie ne vaut pas une belle mort ! '
LADY KATRINA, à pari.
Tiens! un cicérone qui fait des sentences !
LE COMTE
La jeune et belle Edith, châtelaine de Lahneck, s'évanouit en apprenant la mort de son mari Adolphus.
LADY KATRINA..
Je crois bien! J'aurais fait comme elle.
Edith coupa ses cheveux...
LADY KATRINA.
Ah ! ceci est de trop !
LE COMTE
Et s'enferma dans le donjon que je viens de montrer à milady, et elle y passa un an et un jour dans la prière et dans le désespoir.
LADY EATRINA.
Voilà du luxe!... Quel âge avait Edith?
LE COMTE
L'âge de toutes les belles veuves : vingt ans.
LADY KATRJNA, regardant le comte a.ec étonnement.
Continuez.
LE COilTE.
Un jeune page, nommé Hatto, crut devoir s'autoriser de ia fin du veuvage pour devenir amoureux de la belle Edith; mais, avec cette exquise délicatesse qui était la vertu de l'époque, il se garda bien de déclarer sa passion... Hélas! l'amour n'est jamais un secret; si la bouche se tait, les yeux parlent : le regard trahit le cœur.
LADY KATRINA.
Un instant, monsieur le cicérone... Vous avez quitté l'intonation de votre métier ; vous racontez comme tout le monde.
C'est pour varier un peu... Quelquefois même, si l'auditoire me plaît, je ne me borne pas à raconter ma légende, je la joue... L'effet est plus grand.
LADY KATRINA, à part.
Ce cicérone me fait peur. (Haut.) Poursuivez,
LE COMTE
Dois-je raconter ou jouer?
LADY KATRINA.
A votre choit.
LE COMTE
La belle veuve descendait, par les femmes, d'une nièce de CharlcUiagne; le jeune page entrait à peine dans le pre-
iO.
mier ordre de la chevalerie, et cette infériorité sociale lui mettait le découragement au cœur. 11 n'osait parler de son amour qu'aux étoiles de minuit : là, sur ce perron gotliique, quand la lampe de la veillée venait de s'éteindre derrière le vitrail de la châtelaine. Alors un prélude de luth se faisait entendre sous l'ogive, et une voix chantait un Ueder plaintif, une mélodie allemande pleine de tristesse et d'amour.
LADY KATRINA.
Ah ! nous ne voyons plus cela aujourd'hui.
LE COMTE
Cela peut se revoir... Un soir d'été, quand la nymphée du jardin donnait la fraîcheur, la belle Edith se mit à sourire, pour la première fois depuis deux ans, et dit au page une parole qui ressemblait à un encouragement ; puis elle leva la tète et regarda l'étoile Sirius, qui brillait d'un éclat extraordinaire. Pour toute réponse, le jeune Hatto, inspiré par la solitude, improvisa ces vers :
La nuit, quand sous un ciel sans voile L'heure d'amour vient à sonner.
Ne regardez pas cette étoile :
Je ne puis pas vous la donner.
Edith lança un regard sévère au jeune page et sortit du jardin.
LADY KATRINA.
Oh! il n'y avait pas de quoi s'irriter. Un quatrain n'est jamais une offense. Je blûme madame Edith. L'exagération de la vertu est un défaut.
LE COMTE
Telles étaient les mœurs de l'époque.
LADY KATRINA.
J'aime mieux les nôtres.
LE COMTE
Cette nuit-là même, le jeune Hatto brisa son luth et ne chanta plus aucun lieder sous le balcon de la châtelaine.
LADY KATRINA.
Il fit très-bien.
LE COMTE
Vous l'approuvez, milady?
LADY KATRINA.
Certainement.
Si l'ombre du jeune page erre sous ces voûtes, elle sera ■ consolée.
LADY KATRINA.
11 a donc été malheureux, ce beau page?
LE COMTE
Mieux que cela...
LADY KATRINA.
Pauvre garço.n!
LE COMTE
Un jour... c'était le 18 juillet 1404..,
LADY KATRINA.
Tiens, à pareil jour!
LE COMTE
C'est juste... Voyez le hasard!... Le 18 juillet... à midi...
LADY KATRINA.
Midi sonne à Lahnstein !
LE COMTE
Oh! le hasard n'en t'ait jamais d'autres!... Le jeune Hatto, armé de ce courage que donne le désespoir, aborda la belle veuve, à l'endroit même où nous sommes, et lui * dit : « Madame, ce jour sera le dernier ou le premier de ma vie, au choix de votre bonté ou de votre rigueur. Je suis un jeune homme obscur; mais je veux conquérir mes titres de noblesse. La gloire des armes donne les illustres blasons, et l'amour, élevant les plus humbles jusqu'à Dieu, m'élèvera jusqu'à vous. J'ai gardé deux ans ce secret au fond de mom cœur, en respectant l'anneau de l'épouse et le deuil de la veuve; un sourire a rayonné dans vos yeux, et j'ai cru que le temps de la douleur était passé, que la dette de votre respectueux souvenir était payée par un long veuvage, et qu'il m'était permis de prononcer devant vous les trois plus beaux mots que Dieu ait inventés pour l'homme : Je vous aimel »
LADY KATRINA.
Voilà un page qui sortait de l'Université...
LE COMTE
De l'université de l'amour, la meilleure de toute l'Allemagne.
LADY KATRINA.
Voyons, que répondit la belle châtelaine?
LE COMTE
Milady me permettra-t-elle de l'interroger ?
LADY KATRINA.
Interrogez !
LE COMTE
La légende naïve voudrait savoir ce que milady aurait répondu à la place de la châtelaine?
LADY RATRINA.
J'aurais répondu par un éclat de rire sérieux.
On ne riait pas en ce temps-là. Les burgraves étaieat bombres comme leurs châteaux, et leurs femmes ne plaisantaient pas avec l'amour. Ce mot était regardé comme synonyme de mariage.
LADY KATRINA.
Il a bien changé depuis... Mais vous ne finissez pas votre légende.
LE COMTE
Voici la fin. La châtelaine, toujours fidèle à la mémoire de son mari, selon les mœurs de l'époque, répondit en ces termes : « Jeune homme, vous avez de nobles sentiments; mais le serment de fidélité que j'ai prêté à mon noble époux ne doit finir jamais. Mon devoir est de le rejoindre dans son tombeau, à son dernier rendez-vous... Si je me mariais en secondes noces, je me trouverais dans un étrange embarras à l'article de la mort. Jeune homme, suivez le conseil de mon amitié. Oubliez-moi. »
LADY KATRINA.
Je trouve cette réponse fort belle...
LE COMTE
Oui, en 140i. Aujourd'hui, ce serait un anachronisme. Les rendez-vous posthumes sont toujours manques. Le page n'admira pas cette réponse; au contraire, c'était pour lui un arrêt de mort. « Madame, s'écria-t-il, votre rigueur tue celui qui voudrait vivre pour vous! Dites-moi de m'éloigner; dites-moi de prendre l'épée des chrétiens sous le
drapeau de Venise; dites-moi d'arriver au premier rang et de vous mériter; faites-moi vivre cinq ans par l'espoir; donnez-moi votre devise; armez-moi chevalier par la grâce de votre parole ! Vous verrez un jour si l'homme a tenu la promesse de l'adolescent. Madame, ce n'est pas votre amour
que je vous demande à genoux... (le comte se jelle aux genoux de
ad; Kunnî) c'cst ma vic ! Dounez-moi la vie aujourd'hui, et, dans cinq ans, si j'en suis digne, vous me donnerez votre amour. »