‹ Théâtre de salonChapitre 98 sur 158 · I.ÉONA · texte numérisé non relu

I.ÉONA

Moi, je la sais aussi.

SILVIA

Mais, moi, je ne sais rien.

RÉGlNA.

Tu te tairas... Mes sœurs, c'est un bon exercice Pour apprendre à conter ; il faut qu'on réussisse Du premier coup.

CARMEN

Partons.

RÉGINA

Chacune de vous doit Écouter, attentive au signe de mon doigt; Ce signe la mettant sur la route tracée, Vite elle poursuivra l'histoire commencée, Soit en récit parlé, soit avec des chansons. Est-ce compris?

ALBENZA.

Très-bien !

RÉGINA

Silence!... Commençons...

Mais tout bien réfléchi, ma tâche étant fort rude, Chères sœurs, vous allez chanter, comme prélude, Un de vos jolis airs. Ainsi j'aurai le temps De bien me recueillir : chantez quelques instants...

Notre histoire appartient, je crois, au moyen âge;

On dansait à Capri, là, dans le voisinage.

Sur la grotte d'azur, car deux: nobles maisons

Unissaient, ce jour-là, leurs illustres blasons.

Les deux jeunes amants, époux après la messe.

Se regardaient avec des yeux pleins de tendresse.

Et, trouvant que la fête était longue, ils marchaient

Loin du bal, sous des pins massifs qui les cachaient.

Antonio portait, dans cette promenade.

Le costume charmant des Mores de Grenade,

Le pourpoint où brillait son écu de baron,'

Et le feutre garni de plumes de héron.

Flavia ressemblait à la vierge d'un rêve,

La fille la plus belle entre les filles d'Eve,

Celle qui marche et crée une fleur sous ses pas,

Celle que l'homme cherche et qu'il ne trouve pas.

Les mariniers de l'île, accourus de la plage,

La mandoline en main, chantaient ce mariage ;

Mais on ne chantait plus quand on approchait d'eux,

On s'écriait en chœur : « Qu'ils sont beaux tous les deux! «

Ils étaient arrivés... là... sur le promontoire, Lorsque...

aa fait signe à Silvia de continuer )

SILVIA

Je ne sais rien, j'ignore cette histoire...

RÉGINA

N'importe, continue...

LÉONA, à Silvia.

Allons, poursuis...

RÉGINA, à Silvia.

SILVIA, se résignant.

Allons...

Lorsqu'un doux chant, redit par l'écho des vallons, Chant d'un sage, entonné sous le pampre des treilles. Comme un conseil antique arrive à leurs oreilles.

C'est très-hien ! à parler on n'est pas toujours prompt, Celles qui n'auront rien à dire, chanteront.

(Régina fait signe à Sikia.) SILVIA.

« Oui, dit Antonio, ce chant qui nous arrive

Est plein de bons conseils. )> Et tous deux sur la rive

Prêtaient l'oreille encore au dernier vers du chant.

Et regardaient la mer et le soleil couchant.

La mer, saphir doré, comme un miroir unie,

Péroulait à leurs ^eux sa splendeur infinie,

En soulevant à peine, avec un hruit léger,

La barque retenue au tronc d'un oranger.

«I Oh ! Ja grotte d'azur à celte heure est bien belle!

Dit Flavia; montons tous deux dans la nacelle,

Et visitons la grotte. — Oui, dit son jeune amant,

On ne peut pas choisir un plus heureux moment :

Pas le moindre danger! Viens, suis-moi, mon amie;

Le vent meurt aux vallons, la mer s'est endormie,

La promenade est douce et le retour est sûr,

Allons parler d'amour dans la grotte d'azur. »

Une joie enfantine inondait leurs deux Ames;

Antonio s'assit sur le banc, prit les rames

Et vogua vers la grotte, et, la barque glissant,

Ils entrèrent bientôt tous deux en se baissant.

Il n'est rien de plus beau ! La mer limpide inonde

Le pavé rocailleux de l'immense rotonde.

Ce temple jîe géants que Dieu même bâtit

Pour mieux nous démontrer combien l'homme est petit.

Rien n'est plus doux avoir; l'algue verte et la mousse

S'y colorent partout d'une lumière douce.

Et les mille reQets de son prisme changeant

Courent sur le saphir ot le sable d'argent.

Mais ce que l'œil jamais n'a vu sur notre terre.

Un prodige inouï resté dans son mystère,

C'est la teinte d'azur, gaze du firmament.

Qui flotte sur les corps ainsi qu'un vêtement.

Et, dans ce temple saint, ouvert par la nature,

Suspend à larges plis sa splendide tenture!

Nos ancêtres ont dit que la grotte autrefois.

Au coucher du soleil, retentissait de voix :

C'était l'antique plainte, au Caucase chantée.

Que les nymphes des mers dirent à Promélhée,

Ce chant athénien dont la mâle douceur

Consolait sur son roc le titan ravisseur.

> (Régina fait signe à Léona.)

Les deux jeunes époux contemplaient dans l'extase L'atmosphère d'azur, la vaporeuse gaze Qui flottait sous la voûte, et ne se doutaient pas Du péril que la mer amenait sous leurs pas. On entendait le veut; sous la roche abaissée, On voyait au dehors la vague hérissée Toute blanche d'écume; ensuite l'horizon S'évanouit; la grotte était une prison.

La mer montait, la nuit arrivait avec elle! Plus d'azui'; le courant tourmentait la nacelle... On n'entendit plus rien, que le flot irrité Mugissant sous la voûte et dans l'obscurité ; Un instant changea tout. C'est en de tels orages Qu'on juge les grands cœurs et les nobles courages ! « Viens ! donne-moi ta main et je te guiderai ; Nous périrons ensemble ou je te sauverai ! » S'écria le jeune homme; et, qui pourrait le croire! La femme était joyeuse, et, sous la voûte noire. Dans sa tombe invisible, il lui semblait bien doux De mourir la première aux bras de son époux.

Les temps sont bien changés depuis le moyen âge ! Qui voudrait aujourd'hui d'un pareil mariage?

Antonio, longtemps par la barque conduit Au hasard, sur un roc échoua dans la nuit ;

ïl avança le pied et chercha dans le vide

Aux confins de la grotte un terrain plus solide;

Il le trouva : les rocs, débris des hauts piliers,

S'alignent sur ce point comme des escaliers,

Et la mer, atteignant sa limite profonde.

Dans ses plus grands courroux jamais ne les inonde.

C'est là que descendit le jeune homme, et sa main,

A tâtons, dans la nuit, se cherchait un chemin.

Tout à coup dans la grotte une musique tendre •

Descendit par échos ;,on eût dit, à l'entendre,

Que le roc vif était une mince cloison

Ouverte aux moindres bruits venus de l'horizon.

Les deux jeunes époux, à cette autre merveille,

Prêtèrent en silence une attentive oreille,

Comme des naufragés qui, sur des rocs déserts,

Écouteraient des voix errantes dans les airs.

(Régina fait un signe à Albenza.)

ALBENZA, déclamant.

Écoute ce que disent Les oiseaux passagers.

Les flots bleus qui se brisent Au pied des orangers, Les arbres sur les cimes Qui bordent l'horizon, Les eaux dans les abîmes, Les fleurs sur le gazon ; Ecoute ici les voix Qui sont au fond des bois;

Écoute ce que chantent Les artistes des airs, Sylphes qui nous enchantent Dans leurs vagues concerts;

Ecoule dans la plaiue Ou sur les hauts sommets L'harmonieuse haleine Qui ne s'éteint jamais...

Le soir, la nuit, le jour, C'est la voix de l'amour!

(Régina fait signe à Carmen.)

Rien de ce chant n'était perdu ; pas une note

Ne s'égarait en route; on eût dit que la grotte,

Bien mieux qu'un écho sourd, à l'oreille incertain,

Elle-mûme chantait cet air napolitain.

Tous deux ensevelis comme au fond d'un cratère,

Nos deux époux sondaient l'insoluble mystère

Et ne l'expliquaient pas; ils entendaient toujours

De la profonde mer les mugissements sourds;

Les rafales du vent, les vagues divisées

Par le haut promontoire et sur le roc brisées.

Ce lugubre concert de formidables bruits

Qui double les terreurs dans les terreurs des nuits.

A l'heure d'agonie et du péril suprême.

Quand l'espoir, l'immortel espoir est mort lui-même,

Un noble instinct toujours nous fait lever les yeux

Vers l'espace sublime où s'étendent les cieux.

Comme des profondeurs d'un puits étroit et sombre

Que le roc a garni d'aspérités sans nombre,

Antonio vit luire une étoile, en disant

La prière d'espoir du pauvre agonisant;

Et, dans sa joie, il crut que de l'azur sublime

L'œil d'un ange plongeait jusqu'au fond de l'abîme,

Montrant le roc fendu par la céleste main,

Et l'abîme sauveur qui servait de chemin.

La grotte D'Azur. 203

REGINA, se faisant un signe à elle-même.

« Mets tes pas dans mes pas ; la vie est sur ma téta,

S'écria le mari. — Pour mourir je suis prête,

Lui dit sa jeune femme; empêche jusqu'au bout

Que je me sauve seule, et je te suis partout. »

Le sentier était rude et vertical, humide

Surtout : Antonio posait un pied timide

Sur les rochers saillants, -redoutables appuis;

Et, cramponnant ses doigts aux parois de ce puits,

Il avançait un peu, s'assurait si la pierre

Résistait, et sa main, étendue en arrière,

Cherchait un autre corps dans l'ombre, et, l'enlevant.

Le plaçait près de lui sur l'escalier mouvant. —

Le cœur serré, la glace au front, la flamme aux lèvres.

On fait de ces travaux dans le songe des fièvres. —

Bien souvent la sueur de l'effroi l'inondait

Lorsqu'ainsi cheminant à tâtons, il sondait

Le vide et qu'il touchait, par ses doigts aperçue.

Une roche en saillie et fermant toute issue.

Et qu'au fond de son cœur il disait : « Pauvre enfant !

Je vais l'ensevelir dans ce roc étouffant ! »

Il ne la voyait plus au-dessus de sa tête.

L'étoile qui du gouffre illuminait la crête;

Il avait disparu, ce doux phare des cieux,

Et la nuit du néant, seule, aveuglait ses yeux.

« Courage! disait-il; car Dieu veut que tu vives.

Pauvre femme ! » Et, perçant les ténèbres massives,

Il cherchait un nouveau chemin, en s'étonnant

De retrouver chez lui l'espoir en le donnant...

Tout à coup un air pur, une céleste effluve.

Les baumes de la mer qui baigne le Vésuve

Descendent dans le gouffre, et ce parfum si doux,

Messager delà vie, arrive aux deux époux.

îU THÉÂTRE DE SALOiN.

« Ce n'est point une erreur, dis-moi, ma bien-aimée,

S'écrie Antonio, c'est la brise embaumée.

C'est le souffle du golfe!... — Oui, je le reconnais,

Dit la femme; ô mon Dieu! dans cet air je renais!... i

Alors, renouvelant son haleine épuisée,

Le jeune époux monta par une route aisée;

Et quel nouveau bonheur vint éclater en eux

Quand ils virent le ciel, l'horizon lumineux,

Toute la pompe enfin dont Naples se décore

Sous les premiers rayons de la naissante aurore !

« Dieu, s'écrièrent-ils, a pris pitié de nous,

Il nous rend à la vie ! » Et, tombant à genoux,

Ils mêlèrent leurs voix à ces concerts sublimes

Qui montent des vallons, 'es arbres, des abîmes,

Pour dire à la nuit sombi un magnifique adieu,

Et bénir le soleil;^ qui représente Dieu.

(Elle fait un signe à ses compagnes, qui se rangent autour d'elle pour l'écouter.)

Vous pouvez regarder, mes sœurs, comme notoire.

Une moralité qui sort de cette histoire ;

La voici : — Deux époux, deux jeunes amoureux,

Savourant le bonheur si rare d'être heureux.

Doivent être prudents, doivent veiller sans cesse

Sur tous leurs premiers pas, veiller sur leur jeunesse,

Comme l'avare fait, quand il garde si bien

Un précieux trésor qui ne lui sert à rien.

La fortune est jalouse, elle est femme : infidèle

A tous ses favoris lorsqu'ils abusent d'elle;

Il faut bien la soigner quand on la tient. Ainsi,

Mes sœurs, quand vous aurez un jeune époux aussi,

■ La grotte d'azur. -106

Et qu'il vous aimera d'un amour moyen âge, Comaie on n'eu trouve plus dans notre voisinage, De loin méfiez-vous des mirages d'azur; Méfiez-vous des flots, le rivage est plus sûr. N'allez pas dans un gouffre, où de ténébreux voiles Vous caclient le soleil et les saintes étoiles. Vivez au doux éclat de la nuit et du jour, Entre deux horizons, cadre d'or de l'amour; Vivez dans vos jardins, où l'atmosphère est douce, Près d'un lac dont le flot jamais ne se courrouce. Et, sans poser partout un pied trop hasardeux, Dans ce monde si beau n'admirez que vous deux.

UNE YEUVE liNCONSOLABLE

* ou

j PLANÈTE ET SATELLITES

COMÉDIE EN (iUATRE PARTIES, EN PROSE

Représentée à P ris, sur le Ihéûtre de l'Odéon.

PERSONNAGES

LÉON D'ORVIGNY, 2o ans MM. Clahence.

HIPrOLYTE JOXSAC,22anp Moheau-Sainti.

GABRIEL LOROT, 2; ans Lakochelle.

BARALIER, 54 ans Anselme.

LEMIGNAR), 7o ans Gamard.

MADAME DE SAINT-MARC, 2i ans Mlle Baptiste.

MADEMOISELLE DESBUISSONS CADETTE.. MmesPAVRE,

CHARLOTTE, 26 ans Hehbel.

La seine se pis^e, en 'SoO, ai: château Aa madame de Saint-Marc, dans Seine-et-Oise.

Ui\E

VEUVE lîiCONSOLABLE

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