SCÈNE PREMIER!; MADAME DE SAINT-MARC, CHARLOTTE
(Au lever do rideau, madame de Saint-Marc est endormie sur un fauteuil. Charlotte lit devant un guéridon.)
CHARLOTTE, lisant.
« Qu'est-ce que le doute? s'est demandé un ancien, et, après avoir réfléchi, il s'est répondu : Le doute est le sommeil de l'âme, et ce sommeil est moins doux que celui du corps, parce qu'il n'a point de rêves. Tous les méiapliysiciens... » (Regmiuit madame de saint-Marc.) Bien I madame dc Saint-
MarC s'est endormie!... (un moment de silence; madame dc S:iint-Mafc se
réveille.) « Tous Ics môtaphysicicDs sont d'accord sur... »
MADAME DE SAINT-MAEC
Assez, Charlolle, assez !
CHARLOTTE
Vous ne voulez pas savoir sur quoi tous les métaphysiciens sont d'accord ?
MADAME DE SAINT-MARC
Cela m'est bien égal.
CHARLOTTE
Il faut bien tuer le temps de quelque manière...
MADAME DE SAINT-MARC
Je ne veux pas le tuer de celte manière-là... Mais où donc prends-tu ces livres, Charlotte?
CHARLOTTE
Ce sont des livres de bibliothèque... Puisque vous ne voulez pas lire de romans, il faut bien nous rabattre sur les ouvrages sérieux.
MADAME DE SAINT-MARC
J'aime mieux ne rien lire; c'est plus instructif et plus amusant.
CHARLOTTE
Comment passerez-vous, madame, les deux heures qui suivent votre déjeuner?
MADAME DE SAINT-MARC
Qaand je saurais ne pas les passer du tout, je supprime la lecture dans ce château.
CHARLOTTE
Vous avez déjà supprimé la promenade, le whist, la société, la musique, le chant, le piano, le feuilleton, et maintenant la lecture...
MADAME DE SAINT-MARC
Est supprimée comme tout le reste,
CHARLOTTE
Et que garderez-vous pour vous amuser?
MADAME DE SAINT- MARC
L'ennui.
C'est bien triste.
MADAME DE SAINT-MARC
Mais c'est honorable.
CHARLOTTE
Il est évident que, si vous n'avez plus que ce compagnon, la médisance ne troublera pas votre veuvage.
MADAME DE SAINT-MARC
Sais-tu bien ce que c'est que le veuvage?
CBÂRLOTXE.
C'est la consolation du mariage, madame..
MADAME DE SAINT-MARC
Charlotte, parlons sérieusement.
CHARLOTTE
Je suis veuve comme vous, madame, et je ne plaisante point sur mon état.
MADAME DE SAINT- MARC
Mais tu peux vivre à ta fantaisie, toi, Charlotte; tu n'as pas, comme moi, ces voisines bavardes, ces trois sœurs Desbuissons qui s'occupent de tes affaires.
CHARLOTTE
th ! j'ai leurs tiois femmes de chanibre, qui s'en occu-
pent; moi aussi, inadanie, je suis oiiligée de me garder ù vue; j'ai ma modeste réputation à défendre contre nos voisins.
Ah! mon Dieu! qu'il est difficile d'être veuve!
CHARLOTTE
Je vous servirai toujours d'écho, quand vous direz cela.
MADAME DE SAINT-MARC
Charlotte... ce salon m'étouffe... je vais m'accorder une petite promenade autour de l'étang...
CHARLOTTE
C'est bien dangereux, madame.
MADAME DE SAINT-MARC
Je le sais, Charlotte; mais je vais mourir dans ces quatre murs.
CHARLOTTE
C'est moins dangereux.
MADAME DE SAINT-MARC
Crois-tu que les trois sœurs Desbuissons parleront de cette petite promenade ?
CHARLOTTE
Si je le crois!... elles en parleront quinze jours!
MADAME DE SAINT-MARC
Une promenade si innocente?...
CHARLOTTE
Il n'y a point d'innocence pour la calomnie. Ces trois parques diront que vous avez choisi, par hasard, la promenade de l'étang parce que la grille de votre parc s'ouvre,
par hasard, de ce côté, sur la cour de la caserne de cavalerie, où se promène, par hasard, l'état-niajor d'un régiment de dragons.
MADAME DE SAINT-MARC
Quelle horreur! elles diront cela?...
CHARLOTTE
Elles l'ont dc'jà dit; elles le rediront, madame, et la calomnie ricochera de châteaux en châteaux, par les stations du chemin de fer, dans tout le département de Seine-et- Oise ; avant la fin du jour, vous serez fiancée à tout l'étatmajor.
MADAME DE SAIM-MAP.C
Hélas! c'est pourtant vrai!
CHARLOTTE
Vous êtes une veuve de dix mois, vous, madame, et je compte déjà six ans de service dans le veuvage; voyez quelle expérience j'ai sur vous ! il y a des sœurs Desbuissons partout. Si j'avais eu pour amants tous ceux qu'on m'a prêtés, j'aurais épuisé tous les noms d'homme de l'almanach, depuis Clair jusqu'à Sylvestre, et la vérité pure est que mon pauvre mari a été mon dernier amant.
MADAME DE SAINT-MARC
Eh bien, Charlotte, avec ton expérience de six ans, quel conseil peux-tu me donner pour abriter l'honneur de mon veuvage contre les trois sœurs Desbuissons? J'avais trouvé un moyen qui me paraissait bon , pour me donner une espèce de protecteur dans mon isolement, sans défense, et j'avais agi, en cette occasion, d'après ton conseil...
Ah! je sais! votre jeime cousin, M. Hippolyte Jonsac : il n'a pas môme répondu à votre lettre depuis quinze jours.
MADAME DE SAINT-MARC
J'avais pourtant flatté les goûts de mon jeune cousin; il n'a qu'une passion, la chasse, et j'avais livré mes bois et mon parc à son indiscrétion de chasseur.
CDARLOITE.
Il faut renoncera la protection de M. Hippolyte. Au reste, madame, c'est peut-être un bonheur; un cousin compromet les jeunes veuves comme un autre homme, et le monde ne croit plus aux cousins.
MADAME DE SAINT-MARC
Hippolyte n'a pas voulu me répondre, n'en parlons plus.
CHARLOTTE
N'en -parlons plus. Me permettez-vous, madame, de vous parler avec franchise?...
MADAME DE SAINT-MARC
Parle comme tu voudras : de veuve à veuve, on ne doit pas se gêner.
CHARLOTTE
Madame, vous avez fait une grande faute en laissant graver les mots de veuve inconsolable sur la tombe de votre mari.
MADAME DE SAINT-MARC
Le sculpteur m'a dit que c'était l'usage et que cela n'engageait à rien. «C'est le style lapidaire, m'a-t-il dit; ce sont des mots qui n'empêchent pas une veuve de se consoler quand cela lui convient. »
Eh bien, si vous êtes rassurée sur le style lapidaire, remariez-vous.
UNE VEUVE INCONSOLABLE. 2lS
MADAME DE SAINT-MARC
Oli! jamais, jamais!
CHARLOTTE
Vous avez été pourtant très-heureuse dans votre premier mariaga.
MADAME DE SAINT-MARC
Voilà précisément ce qui m'éloigne du second; le hasard ne favorise pas une femme deux fois.
CHARLOTTE
Alors, résignez vous, madame, à subir toute votre vie les trois sœurs Desbuissons.
MADAME DE SATNT-MAUC.
Trois vieilles femmes décrépites qui vont mourir un de ces jours !
CHARLOTTE
Oh ! ne croyez pas cela, madame : les vieilles demoiselles meurent très-difficilement. La mort n'a aucun prétexte raisonnable pour les emporter; mais, en supposant, madame, que vos trois voisines arrivent un de ces jours cà la fin de leur éternité, leur espèce ne sera pas enterrée avec elles; la souche ne sera pas coupée à la racine; d'autres voisines accepteront l'héritage et se constitueront les geôlières de votre vertu ; à toutes les grilles, sur tous les murs, sous les arbres de votre parc, il y aura toujours des yeux cachés dans la [nousse, comme des vers luisants, et ces yeux ne verront amais la chose innocente que vous avez faite, et verront ;oujours l'acte coupable que vous n'avez pas fait.
MADAME DE SAINT-MARC
Elle a raison. (Réfléchissant.) Eh bien, il ne faut pas faire les
choses à demi. Je dois tout sacrifier à ma réputation ; je me souviens de ce que j'ai promis sur une toml)e.
CHARLOTTE
Ah ! madame, il ne faut jamais rien promettre sur des tombes!...
MADAME DE SAINT-MARC
Enfin, c'est promis!
CHARLOTTE
Le mal est fait.
MADAME DE SAINT-MARC
Soit... Écoute, Charlotte, tu m'es dévouée?...
CHARLOTTE
Éprouvez- moi.
MADAME DE SAINT-MARC
Consens-tu à t'ensevelir vivante, avec moi, dans ce château ?
CHARLOTTE
Oui.
MADAMK DE SAINT-MARC
A vivre comme si tu étais morte?
CHARLOTTE
Oui, madame.
MADAME DE SAINT-MARC
A partager tous mes ennuis de veuve, comme tu fais depuis div mois?
CHARLOTTE
Je consens à subir tout ce que. vous subirez, même le boiihcur, s'il vient.
IJNK VELIVK INCONSOLABLE. 417
MADAME DE SAINT-MARC
Eh bien, je vais faire de ce château un vrai couvent.
CHARLOTTE
Oui, VOUS serez la supérieure, et, moi, je serai le couvent.
MADAME DE SAINT-MARC
INous nous cloîtrons.
CHARLOTTE
Nous nous cloîtrons.
MADAME DE SAINT-MARC
Et nous ne recevrons aucune visite.
CHARLOTTE
Aucune... excepté celle des sœurs Desbuissons...
Oui, pour les humilier de notre vertu. Ton idée est bonne.
CHARLOTTE
Elles rougiront de nous voir au couvent, elles qui courent le monde.
MADAME DE SAINT-MARC
C'est décidé... Charlotte, ferme toutes les portes et toutes les fenêtres de ce salon.
CHARLOTTE
En attendant de les faire murer.
MADAME DE SAINT-MARC
Tu diras à mon portier de la grille que je le destitue...
CHARLOTTE
Pauvre hommo ! il a soixante et dix ans.
MADAME DE SAINT-MARC
C'est un homme... 11 faut ôtei" tout prétexte aux sœurs Desbuissons.
CHARLOTTE
Voilà du luxe, par exemple !
MADAME DE SAINT-MARC
Tu diras au portier que je lui assure une pension de six cents francs; sa femme le remplacera.
Et nous verrons maintenant si on peut être veuve avec tranquillité!
MADAME DE SAINT-MARC
Je veux donner cette leçon à mon sexe.
CHARLOTTE
Il n'en profitera pas.
MADAME DE SAINT-MARC
Tant mieux ! Je ne partagerai ma gloire avec personne.
CHARLOTTE, se désirant.
Vous oubliez le couvent.
MADAME DE SAINT-MARC
C'est juste. Eh bien, je ne la partagerai qu'avec toi. (on
entend au dehors les cris d"une multitude. Les deux feraraus écoutent en silence.) CHARLOTTE.
Ah! mon Dieu! qu'est-il arrivé là-bas? - <
MADAME DE SAINT-MARC
Sans doute une révolution...
CHARLOTTE
Quel bonheur!
MADAME DE SAINT-MARC
Tu t'ennuies déjà au couvent, Charlotte?
Non, madame ; mais une révolution donne toujours trois bonnes journées d'amusement!
MADAME DE SAINT-MARC
Oui, et à la quatrième, on recommence à s'ennuyer comme auparavant.