‹ Theatre de Schiller;Chapitre 133 sur 335 · AGNÈS SOREL, JEANNE · texte numérisé non relu

AGNÈS SOREL, JEANNE

AGNÈS entre j vivement émue. Comme elle aperçoit la Pucelle^elle court à elle et se jette à son cou; puis^ tout à coup^ elle se ravise^ se détache d'elle et tombe à ses genoux. Non! pas ainsi! mais là, dans la poussière, à tes pieds....

JEANNE veut la rélever.

Lève-toi! Qu'as-tu donc? Tu oublies qui tu es et qui je suis.

A(}NÈS.

Laisse-moi , c'est la joie qui me pousse , me prosterne à tes pieds.... Il faut que je répande devant Dieu mon cœur qui déborde, c'est l'être invisible que j'adore en toi. Tu es l'ange qui m'a conduit mon seigneur à Reims et qui le pare de la couronne. Ce que je n'ai jamais rêvé est accompli. La pompe du couronnement s'apprête : le roi a revêtu ses solennels ornements; les pairs sont as3emblés, et les grands du royaume, pour porter les insignes ; le peuple afflue en foule vers la cathédrale ; on entend les chants d'allégresse et les cloches reten-

tissent. Oh ! je ne puis supporter cet excès de bonheur! {Jeanne la relève doucement, Agnès Sorel s'arrête un moment et regarde Jeanne de plus près.) Mais tu restes toujours sérieuse et sévère ; tu peux créer le bonheur, mais tu ne le partages pas. Ton cœur est froid , tu ne sens pas nos joies : tu as vu la gloire des cieux, et nul bonheur terrestre n'émeut ton âme pure. {Jeanne lui prend vivement la main^ mais la laisse aussitôt retomber.) Oh! si tu pouvais être femme et sensible! Dépose cette armure, il n*y a plus de guerre , montre que tu appartiens à un sexe plus doux! Mon cœur aimant s'éloigne timidement de toi, tant que tu ressembleras à la sévère Pallas.

JEANNE

Qu'exiges-tu de moi ?

AGNÈS

Désarme-toi ! Dépose cette armure ! L'amour craint d'approcher de cette poitrine couverte d'acier. Oh î sois femme , et tu sentiras l'amour.

Tu veux que maintenant je me désarme! Maintenant!... Je veux offrir à la mort, dans la bataille, mon sein désarmé. Mais maintenant 9 oh non!... Que n'ai-je sept cuirasses pour me défendre contre vos fêtes, contre moi-même!

AGNÈS

Le comte Dunois t'aime. Son noble cœur, qui n'est ouvert qu'à la gloire, aux vertus héroïques, brûle pour toi d'une sainte ardeur. Oh! il est beau de se voir aimée d'un héros.... il est encore plus beau de l'aimer! {Jeanne se détourne avec horreur.) Tu le hais!... Non, non, il se peut seulement que tu ne l'aimes pas.... mais conmient p6urrais-tu le haïr! On ne hait que celui qui nous arrache l'objet aimé, mais pour toi nul n'est cet objet. Ton cœur est calme.... S'il pouvait être sensible....

JEANNE

Plains-moi! Pleure sur mon sort!

AGNÈS

Que pourrait-il manquer à ton bonheur? Tu as accompli ta parole , la France est libre ; tu as conduit victorieusement le roi jusque dans la ville du couronnement, et conquis une haute renommée; un peuple heureux te rend hommage et te bénit, ton

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