DE L'USAGE DU CHŒUR DANS LA TRAGÉDIE
ration, d'une force poétique; comme, dans l'art plastique « l'artiste , au moyen d'une riche draperie, change en charme et en beauté le vulgaire besoin du vêtement.
Hais , de même que le peintre se voit contraint de renforcer le ton des couleurs de la vie , pour contre-balancer la teinte puissante du fond inanimé , de même le style lyrique du chœur oblige le poët^de relever, dans une juste proportion, tout le style du poème , et ainsi de renforcer en général la puissance sensible de l'expression. Le chœur seul autorise le poète tra« gique à ce rehaussement du ton , qui remplit l'oreille, tend l'esprit et élargit toute l'âme. Cette seule forme colossale admise dans son tableau le force d'élever toutes ses figures sur le cothurne, et de donner par là à sa peinture la grandeur tragique. Si Ton ôte le chœur, il faut que, dans tout l'ensemble , le style de la tragédie baisse , ou bien ce qui , avec lui , est grand et puissant, paraîtra forcé et tendu. Le chœur aâtique, introduit dans la tragédie française , la ferait apparaître dans toute sa pauvreté et la réduirait à rien; et ce même diœur, sans aucun doute, pourrait seul donner à la tragédie de Shakspeare sa véritable signification.
De même que le chœur répand de la vie dans le style , de même il donne du calme à l'action , mais ce digne et beau calme «qui doit être le caractère d'une noble œuvre de l'art. Car il faut que l'âme du spectateur conserve , dans la passion même la plus violente , sa liberté ; elle ne doit pas être la proie des impressions, mais elle doit se distinguer toujours elle-même , avec une sereine clarté , des impressions qu'elle éprouve. Le reproche que Ton fait ordinairement au chœur de supprimer l'illusion , d'amortir la puissance des sentiments , est au fond sa plus haute recommandation ; car c'est précisément cette aveugle puissance des sentiments que le véritable artiste évite , c'est cette illusion qu'a dédaigne de produire. Si les coups dont la tragédie frappe notre cœur se suivaient sans interruption , les émotions passives triompheraient de l'activité. Nous nous confondrions avec le sujet et ne planerions plus au-dessus de lui. Le chœur, par cela
même qu'il ménage des inlervalles entre les parties, et qu*il intervient au milieu des passions avec son calme contemplatif, nous rend notre liberté , qui autrement se perdrait dans Torage des émotions. Les personnages tragiques ont eux-mêmes besoin de ce? temps d'arrêt, de ce repos , pour se recueillir ; car ce ne sont pas des êtres réels , qui ne font qu'obéir à l'impulsion du moment et représentent simplement un individi^, mais des personnes idéales , des représentants du genre humain y qui expriment le fond même de l'humanité. La présence du chœur, qui les entend comme témoin et juge , et qui , par son intervention , tempère les premiers éclats de leur passion , motive ce qu'il y a de réfléchi dans leur action et la dignité de leur langage. Ils jouent déjà en quelque sorte sur un théâtre naturel, puisqu'ils parlent et agissent devant des spectateurs, et par cela même ils deviennent d'autant plus aptes à parler devant un public sur une scène artificielle.
Voilà ce que je voulais dire sur les raisons et le droit que j*avais de ramener le chœur des anciens sur la scène tragique. Les chœurs , il est vrai , sont chose déjà connue dans la tragédie moderne; mais le chœur de la tragédie grecque, tel que je l'ai employé ici , le chœur comme personnage idéal unique qui soutient et accompagne toute l'action , ce chœur-là est essentiellement différent de ces chœurs qui sentent l'opéra, et quand, à l'occasion de la tragédie grecque, j'entends, au lieu d'un chœur, parler des chœurs , je soupçonne aussitôt qu'on ne sait pas bien de quoi l'on parle. Le chœur de l'ancienne tragédie n'a jamais, que je sache, depuis qu'elle est tombée, reparu sur la scène. J'ai , il est vrai , divisé le chœur en deux parties et je l'ai représenté en lutte avec lui-même ; mais cela n'a lieu que lorsqu'il prend part à l'action conmie personnage réel et foule aveugle. En tant que chœur et personnage idéal , il est toujours d'accord avec lui-même. J'ai changé le lieu et plusieurs fois fait sortir le chœur ; mais Eschyle , le créateur de la tragédie , et Sophocle, le plus grand maître dans cet art, se sont donné la même liberté.