‹ Theatre de Schiller;Chapitre 175 sur 335 · DE L'USAGE DU CHŒUR DANS 'LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

DE L'USAGE DU CHŒUR DANS 'LA TRAGÉDIE

Une autre licence que je me suis permise pourrait bien être plus difficile à JustiGer. Tai employé, mêlés ensemble, la religion chrétienne et le polythéisme grec; j'ai même fait allusion à la superstition des Maures. Mais le lieu de la scène est Messine, oh ces trois religions, soit par elles-mêmes et vivantes, soit par des monuments , continuaient d'exercer leur influence et de parler aux sens. Puis je considère comme un droit de la poésie de traiter ces diverses religions comme formant un tout collectif pour l'imagination , dans lequel tout ce qui a un caractère propre , tout ce qui exprime une manière propre de sentir , trouve sa place. Sous le voile de toutes les religions réside la religion même , l'idée du divin , et il doit être permis au poète de l'exprimer sous la forme qui, à chaque fois, lui paratt la plus commode et la plus frappante.

PERSONNAGES

DONNA ISABELLÂ, princesse de Messine.

DON MANUEL,

^ > ses fils.

DON CËSAR, j

BÉATRICE

DIEGO

MESSAGERS

LE CHOEUR , formé de la suite des deux frères.

LES ANCIENS DE MESSINE, personnages muets.

LA

La scène est une vaste salle avec des colonnes ; des deux côtés , il y a une entrée; an fond, une grande porte à deux battants conduit à une chapelle.

DONNA ISABELLA, m grand deuU; LES ANCIENS DE MESSINE soru debout autour d'eUe.

ISABELLA

Obéissant à la néœssité, non à ma propre impulsion, je parais devant vous, chefs vénérables de cette ville; je viens des retraites silencieuses de mon gynécée , dévoiler mon visage à vos regards virils. C'est qu'il convient à la veuve qui a perdu , dans son époux , la lumière et la gloire de sa vie , de dérober aux yeux du monde, dans une muette enceinte , sa triste présence, la sombre nuit dont son deuil l'enveloppe; mais, inexo-

1. Pour les représentations de la Fianeie de Messine, à Weimar et à Lauchstaedt, Schiller dïYlsa la pièce en actes et en scènes. *

Le premier acte, formé de sept scènes, finissait à ces paroles du chœur (p. 292) : c.... Quand ils approchent et réellement se montrent »

La second acte commençait par le monologue de Béatrice dans le jardin (p. 292), et se composait de six scènes.

La première scène du troisième acte, qui en comprenait cinq, était la dispute des deux Chœurs (p. 310).

La scène entre Isabella et Diego (p. 322) ouvrait le quatrième et dernier acte , dîTisé en dix scènes.

En arrangeant ainsi la pièce pour le théâtre, Schiller avait fait partout, et principalement au dernier acte , des coupures assez considérables.

rable, toute-puissante, la voix du présent devoir me ramène impérieusement à la lumière d'un monde oublié.

La lune n*a pas encore renouvelé deux fois son disque lumineux, depuis que j*ai conduit à l'asile de son dernier repos mon auguste époux , qui commandait à cette ville en mattre souverain, vous protégeant, de sa main puissante, contre \m monde* ennemi qui de toutes parts vous investit. Lui-même, il n'est plus; mais son esprit continue de vivre dans un couple vaillant de héros, dans deux fils glorieux, Torgueil de ce pays. Vous les avez vus grandir au milieu de vous, dans leur force et leur ardeur; mais avec eux a grandi de même , née d'un germe fatal et mystérieux, une funeste haine fraternelle, qui, rompant la joyeuse concorde de l'enfance, a mûri, de plus en plus terrible, avec le progrès des ans. Jamais je n'ai joui de leur union. Tous deux également je les ai nourris sur mon sein; j'ai partagé également entre eux mon amour et mes soins , et je sais que tous deux me xhérissent avec une filiale tendresse. Us sont d'aôcord par ce seul sentiment; pour tout le reste, une discorde sanglante les divise.

Tant que régna , il est vrai , leur père redouté, il tint en bride leur bouillante ardeur par l'imposante justice d'une égale sévérité, et il courba, les unissant sous un même joug de fer, leur sens opiniâtre. 11 ne leur était permis ni d'approcher armés l'un de l'autre, ni de passer la nuit dans les mêmes murs. De la sorte, il contint sans doute, par la puissante rigueur de ses ordres , la farouche explosion de leur instinct fougueux ; mais il laissa la haine, non amendée, au fond de leur cœur.... L'homme fort dédaigne d'obstruer la source qui murmure, parce qu'il peut avec puissance s'opposer au torrent.

Ce qui devait arriver arriva. Quand la mort lui eut fermé les yeux, et que sa main vigoureuse ne tes maîtrisa plus, la vieille haine éclata, comme éclate en libre flamme l'ardeur d'un feu comprimé. Je vous dis là ce dont vous êtes tous les témoins : Messine se divisa , la lutte fraternelle rompit les liens sacrés de la nature et donna le signal à la discorde universelle; le glaive frappa le glaive, la ville devint un champ de bataille; oui , ces salles mêmes furent arrosées de sang.

Les liens de l'État , vous les avez vus brisés ; mais mon cœur

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 269

aussi s*est brisé au dedans de moi.... Vous n'avez senti que la souffrance publique , et vous vous êtes peu inquiétés de la douleur de la mère. Vous êtes venus à moi et vous avez dit cette dure parole : < Tu vois que la discorde fraternelle de tes fils allume la guerre civile dans cette cité , qui, entourée de toutes parts de voisins malveillants, ne résiste à Tennemi que par la concorde.... Tu es la mère! Eh bien, vois comment tu peux apaiser la querelle sanglante de tes iils. Que nous importe , paisibles que nous sommes , la lutte de nos maîtres? Veux-tu que nous périssions parce que tes fils se combattent avec fureur ? iNous voulons pourvoir nous-mêmes, sans eu^, à nos intérêts , et nous donner à un autre maître qui veuille notre bien et le puisse assurer. »

Voilà ce que vous avez dit, hommes durs et sans pitié , ne songeant qu'à vous et à votre ville , et vous avez encore jeté le poids du malheur public sur ce cœur qu'accablaient assez déjà les angoisses et les soucis maternels. J'ai entrepris une œuvre désespérée; je me suis jetée, avec mon cœur déchiré, mon cœur de mère, entre les deux furieux, implorant la paix.... Sourde aux refus , active , infatigable , je leur ai envoyé, tour à tour à tous deux, message sur message, jusqu'à ce que j'obtins par mes maternelles prières qu'ils consentissent à se voir face à face, sans inimitié, dans cette ville de Messine, dans le palais paternel : ce qui jamais n'eut lieu depuis la mort de leur père.

Voici le jour! A chaque heure, j'attends le messager qui doit m'apporter la nouvelle de leur approche.... Soyez donc prêts à recevoir vos maîtres, avec respect, comme il convient à des sujets. Ne songez qu'à remplir votre devoir et laissez-nous pourvoir à tout le reste. La querelle de mes fils était funeste au pays et funeste à eux-mêmes. Réconciliés , unis , ils sont assez puissants pour vous protéger contre tout un monde, et pour se faire justice.... contre vous! (Les Anciens s*éloignent en silence, la main sur la poitrine. Isabella fait signe à un vietus Serviteitr , qui reste sur la scène. )

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