‹ Theatre de Schiller;Chapitre 189 sur 335 · BÉATRICE, DON MANUEL · texte numérisé non relu

BÉATRICE, DON MANUEL

BÉATRICE

C'est toi. Tu m'es rendu.... Cruel ! Tu m'as laissée languir longtemps, bien longtemps, en proie à la crainte, à toutes les terreurs.,.. Mais n'en parlons plus. Je te revois.... Dans tes bras chéris , je trouve asile et protection contre tout danger. Viens! Ils sont partis. Nous Avbns le temps de fuir. Partons, ne perdons pas un moment. {Elle veut Ventrainer^ et, seulement alors ^ eUele regarde avec plus d^attention. ) Qu'as-tu donc ? Tu m'accueilles avec une réserve si solennelle.... tu te dérobes à mes bras, comme si tu préférais me repousser loin de toi ? Je ne te reconnais pas.... Est-ce là don Manuel, mon époux, monbienaimé?

• DON MANUEL

Béatrice !

BÉATRICE

Non, ne parle pas! Ce n'est pas le temps des discours! Hâtons-nous , partons au plus vite.... Le moment est précieux.

Demeure! Réponds-moi!

BÉATRICE

Partons, partons! avant que ces hommes faroutfies reviennent.

DON MANUEL

Demeure ! Ces hommes ne nous feront aucun mal.

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 315

BÉATRICE

Si, si, tu ne les connais pas. Oh! viens! fuis!

DON MANUEL

Défendue par mon bras, que peux-tu craindre?

BÉATRICE

Oh ! crois-moi, il y a ici des hommes puissants.

DON MANUEL

Aucun, ma bien-aimée, qui le soit plus que moi.

BÉATRICE

Toi, seul contre un si grand nombre?

DON MANUEL

Moi seul ! Ces hommes que tu crains....

BÉATRICE

Tu ne les connais pas, tu ne sais pas qui ils servent.

DON MANUEL

C'est moi qu'ils servent. Je suis leur souverain.

Tu es.... Quel effroi traverse mon âme !

DON MANUEL

Apprends enfin à me connaître, Béatrice ! Je ne suis pas ce que je t'ai paru jusqu'ici, un pauvre chevalier , un inconnu , n'ayant que son amour pour aspirer au tien. Qui je suis en effet, ce que je puis, quelle est mon origine, je te l'ai caché.

BÉATRICE

Tu n'es pas don Manuel ! Malheur à moi ! Qui es-tu ?

DON MANUEL

Je me nomme don Manuel.... Mais je suis le plus grand qui porle ce nom dans cette ville , je suis don Manuel , prince de Messine.

BÉATRICE

Tu serais don Manuel, frère de don César?

DON MANUEL

Don César est mon frère.

BÉATRICE

Est to« frère?

DON MANUEL

Comment? Cela t'effraye? Connais-tu don César? Connais-tu encore quelqu'un de mon sang?

BÉATRICE

Tu es don Manuel, que la haine et une lutte irréconciliable séparent de son frère ?

DON MANUEL

Nous sommes réconciliés. D'aiigourd'hui nous sommes frères^ non-seulement par la naissance, mais par le cœur.

BÉATRICE

Réconciliés, d'aujourd'hui !

DON MANUEL

Dis-moi , qu'est-ce donc que cela ? Qu'est-ce qui te trouble à ce point? Connais-tu de ma famille autre chose que son seul nom ? Sais-je tout ton secret? Ne m'as-tu rien caché ?...

BÉATRICE

Quelle est ta pensée? Comment? Que puis-je avoir à t'avouer?

DON MANUEL

Tu ne m'as rien dit encore de ta mère. Qui est-elle? La reconnaltrais-tu, si je te la dépeignais.... si je te la monti*ais?

BÉATRICE

Tu la connais.... la connais et me l'as caché?

DON MANUEL

Malheur à toi et malheur à moi, si je la connais !

BÉATRICE

Oh! son aspect est doux comme la lumière du soleil! Je la vois devant moi, mes souvenirs se raniment, et du fond de mon âme sa céleste figure se dresse à mes yeux. Je vois les noires boucles de sa chevelure d*ébène ombrager les nobles contours d'un cou d'ivoire ! Je vois s'arrondir son front d'un dessin si pur, je vois l'éclat sombre et limpide de ses grands yeux. Les sons de sa voix si pleine d'âme s'éveillent aussi en moi....

Malheur à moi ! C'est elle que tu dépeins !

BÉATRICE

Et j'ai pu me dérober, à elle ! J'ai pu l'abandonner, peut-être au matin même de ce jour qui devait à jamMs me réunir à elle? Oh! j'ai sacrifié pour toi jusqu'à ma mère ! •

DON MANUEL

La princesse de Messine sera ta mère. Je vais te conduire à l'instant vers elle ; elle t'attend.

ou LES FRÈRES ENNEMIS. 317

BÉATRICE

Que dis-tu? Ta mère, la mère de don César? Me conduire vers elle ? Jamais, non jamais !

DON MANUEL

Tu frémis ? Que signifie cette terreur ? Ma mère n'est-elle pas une étrangère pour toi ?

BÉATRICE

Oh! triste et fatale découverte! Plût au ciel que je n'eusse jamais vu ce jour !

DON MANUEL

Qu'est-ce qui peut f effrayer, maintenant que tu me connais, que tu trouves le prince dans Tinconnu?

BÉATRICE

Oh ! rends-moi cet inconnu ! Avec lui, je serais heureuse dans une lie déserte.

« DON CÉSAR, derrière la scène. . Retirez-vous ! Qu'est-ce que toute cette foule rassemblée ici ?

Dieu ! Cette voix ! Où me cacher ? .

DON MANUEL

Reconnais-tu cette voix ? Non, tu ne l'as jamais entendue et ne peux la reconnaître.

BÉATRICE

Oh ! fuyons ! Viens et ne tarde pas. *

DON MANUEL

Quoi fuir ? C'est la voix de mon frère , qui me cherche ; je m'étonne, il est vrai, qu'il ait découvert....

BÉATRICE

Par tous les saints du ciel, évite-le ! Ne le rencontre pas dans son ardeur impétueuse, qu'il ne te trouve pas en ce lieu !

DON MANUEL

Chère Ame, la crainte t'égare! Tu ne m'entends pas, nous sommes deux frères réconciliés.

BÉATRICE

G ciel, sauve-moi de cette heure fatale !

DON MANUEL

Quel pressentiment! Quelle pensée me saisit et me glace?... Serait-U possible?... Cette voix ne te serait-elle pas étrangère?...

Béatrice, tu étais..,, je tremble d'achever ma question.... tu étais aux funérailles de mon père ?

Malheur à moi !

Tu étais présente ?

DON MANUEL

BÉATRICE

Ne t'irrite pas !

DON MANUEL

Malheureuse, tu étais là ?

^BEATRICE

J'étais présente.

DON MANUEL

Horreur !

BÉATRICE

Mon désir était trop puissant! Pardonne-moi! Je ne t'ai point caché mon vœu; mais toi, grave et sombre, tu laissas tout d!abord tomber ma prière , et alors je me tus aussi. Mais je ne sais quel astre malfaisant me poussait par d'indomptables aspirations. Il me fallut satisfaire à l'ardente impulsion de mon cœur. Le vieux serviteur me prêta son assistance, je te désobéis et j'y allai. (Elle s* appuie sur lui dHunMr caressant, A ce moment, don César entre ^ accompagné de tout le Chosur,)

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