ACTE I, SCÈNE IV
STAUrFACHER.
Qui est-ce î ( Walther Fûrst lui fait un signe. ) C'est le fils î Juste Dieu !
BfELCHTHAL.
Et il fout que je sois loin !... Dans ses deux yeux ?
WALTHER FURST
Mattrisez-Yous ! Supportez cela comme un homme.
MELCHTHAL.
Par ma foute! par suite de ma violence!... Ainsi aveugle! vraiment aveugle ! entièrement aveugle !
STAUFFACHER
Je l'ai dit. La source de la vue est tarie pour lui. Jamais plus il ne verra la lumière du soleil.
WALTHER FÛRST.
Ménagez sa douleur!
MELCHTHAL.
Jamais, jamais plus ! {Il presse sa main sur ses yeux et se tait quelques moments; puis il se tourne tantôt vers l'un, tantôt vers Vautre « et dit éFune voix douce, étouffée par les larmes : ) Oh ! c'est on noble don du ciel que la lumière des yeux!... Tous les êtres vivent de lumière, toutes les créatures heureuses.... La plante elle-même se tourne avec bonheur vers la lumière, et lui, être sensible, il fout qu'il reste assis dans la nuit, dans l'éternelle obscurité.... La chaude verdure des prairies, l'émail des fleurs ne le récréeront plus ; il ne contemplera plus les cimes empourprées des glaciers.... Mourir n'est rien.... mais vivre et ne pas voir, voilà le malheur.... Pourquoi me regardez-vous avec tant de compassion ? J'ai deux bons yeux, et ne puis en donner à mon père aveugle ; non, pas une seule lueur de cet océan de lumière qui pénètre, éclatant, éblouissant, dans mes yeux.
STAUFFACHER
Hélas !. il fout que j'augmente encore votre douleur, au lieu de la guérir.... Il a d'autres besoins encore, car le bailli lui a tout enlevé; il ne lui a rien laissé qu'un bâton pour aller, aveugle et nu, de porte en porte.
Rien qu'un bâton au vieillard privé de la vue ! 11 lui a tout pris, tout , jusqu'à la lumière du soleil , ce bien commun des
plus pauvres.... Qu'on ne me parle plus maintenant de rester, de me cacher ! Quel misérable poltron j'ai été de penser à ma sûreté, et non à la tienne.... de laisser ta tète chérie pour gage dans les mains de ce furieux ! Loin de moi , lAche circonspection !... Je ne songerai plus désormais qu*à une rengeanoe sanglante, n faut que j'aille sur l'autre rive (que personne ne m'arrête) redemander au bailli les yeux de mon père. Je saurai bien le trouver au milieu de tous ses satellites.... La vie n'est rien pour moi, pourvu que je cabne dans son sang l'ardeur brûlante, affreuse, de ma douleur. (71 veut sortir,)
WALTHER FURST
Restez ! Que pouvez-vous contre lui ? Il réside à Samen, dans son orgueilleux chAteau, et, à l'abri dans sa forteresse, il se rit de votre impuissante colère.
MELCHTHAL.
Et quand il demeurerait là-haut dans le palais de glace du Schreckhom, ou plus haut encore, là où la Jungfrau (la Vierge) est assise, voilée, depuis la création.... je m'ouvrirai un chemin jusqu'à lui ; avec vingt jeunes hommes , résolus comme moi , je forcerai sa citadelle. Et, quand personne ne me suivrait, si vous tous, tremblant pour vos cabanes et vos troupeaux, vous courbez la tète sous le joug des tyrans.... je réunirai les bergers dans les montagnes, et là , sous la libre voûte du del, où l'esprit est encore sain et le cœur pur, je raconterai cette affreuse cruauté.
STAUFFACHER, à WoWter Fûrst.
Le mal est à son comble.... Attendrons-nous que les derniers excès...?
MELCHTHAL.
Quels excès sont encore à craindre, quand la prunelle de l'œil n'est plus en sûreté dans son orbite?... Sommes-nous donc sans défense ? Pourquoi avons-nous appris à tendre l'arbalète et à brandir la lourde hache du combat ? Chaque créature a un moyen extrême de défense dans l'angoisse du désespoir : le cerf épuisé s'arrête et montre à la meute son bois redouté ; le chamois entraîne le chasseur dans Tablme ; le bœuf lui-même, ce docile compagnon du laboureur, qui courbe patiemment sous le joug la vigueur colossale de son cou, bondit, quand on J'ir-