ACTE I, SCÈNE I
PAULET
C'est ainsi qu'elle faisait servir son époux à Sterlyn, tandis qu'elle buvait dans l'or avec son amant.
KENNEDY
Jusqu'à la petite néœssité du miroir qui lui manque!
PAULET
Tant qu'elle contemplera sa vaine image, elle ne cessera des* pérer et d'oser.
KENNEDY
Elle n'a pas de livres pour entretenir son esprit.
PAULET
On lui a laissé la Bible pour corriger ^n cœur.
KENNEDY
On lui a pris même son luth.
PAOT-ET.
Parce qu'elle a joué sur son luth ses chants d'amour.
KENNEDY
Est-K^e là un sort pour la femme délicatement élevée , qui fut reine dès le berceau, qui a grandi à la cour fastueuse de Médicis, dans l'abondance de toutes les joies? Qu'il suffise de lui avoir enlevé la puissance. Faut-il lui envier encore ces misérables paillettes? Un noble cœur finit par se faire à une grande infortune; mais on souffre d'être privé des petits ornements de la vie.
PAULET
Ils ne font que tourner à la vanité un cœur qui doit rentrer en lui-même et se repentir. Une vie de volupté et de désordres ne peut s'expier que dans les privations et l'abaissement.
KENNEDY
Si sa tendre jeunesse s'est égarée, qu'elle règle ses comptes avec Dieu et avec son cœur. En Angleterre, elle n'a point de juge au-dessus d'elle.
PAULET
Elle est jugée où elle fut coupable.
KENNEDY
Pour faillir ici, elle est enchatnée par des liens trop étroits.
PAULET
Cependant , du milieu de ces liens étroits , elle a su étendre la »
main vers le monde, lancer dans le royaume la torche de la
guerre civile, et armer contre notre reine, que Dieu conserve! des bandes d'assassins. N'a-t-elle pas, de ces murs, excité le scélérat Parry et Babington à l'attentat maudit du régicide? Cette grille de fer Ta-t-elle empêchée de prendre dans ses pièges le généreux cœur de Norfolk? Sacrifiée pour elle, la plus noble tête du royaume est tombée sous la hache du bourreau.... Et ce lamentable exemple a-t-il effrayé, retenu les furieux qui, pour l'amour d'elle, se précipitent à l'envi dans l'abtme? Pour elle, les échafauds sanglants se couvrent sans cesse de nouvelles victimes dévouées à la mort, et cela ne finira pas qu'elle-même, la plus coupable, n'y soit immolée.... Oh! maudit le jour où le rivage de cette contrée a fait un accueil hospitalier à cette Hélène!
KENNEDY
L'Angleterre lui aurait fait un accueil hospitalier? L'infortunée , qui , depuis le jour où elle a mis le pied sur cette terre , en suppliante, en exilée, où elle est venue chercher protection auprès d'une parente, se voit, contre le droit des gens et la dignité royale, emprisonnée , et réduite à consumer dans le deuil d'une étroite prison les belles années de sa jeunesse.... qui maintenant, après avoir éprouvé tout ce que la prison a damer, est citée , comme de vulgaires criminels , à la barre d'un tribunal , et ignominieusement accusée d*un crin^ capital.... elle, une
reine!
pAulet.
Elle est venue dans ce pays comme une meurtrière, chassée par son peuple , déchue du trône, qu'elle a souillé par un horrible attentat. Elle est venue, conjurée contre la fortune de l'Angleterre, pour ramener les jours sanglants de l'Espagnole Marie, pour rendre l'Angleterre catholique, pour la livrer aux Français. Pourquoi a-t-elle refusé de signer le traité d'Edimbourg, d'abdiquer ses prétentions sur l'Angleterre, et de s'ouvrir à l'instant, d'un trait de plume, les portes de cette prison? Elle a mieux aimé demeurer prisonnière, se voir maltraitée, que de renoncer au vain éclat de ce titre. Pourquoi a-t-elle fait cela? Parce qu'elle se fie aux intrigues, aux coupables artifices de la conspiration, et que, par ses trames funestes, elle espère, du fond de sa prison, conquérir toute cette île.