SCÈNE IX
ELISABETH, LEIGESTER.
ELISABETH
Qui vient de vous quitter? J'ai entendu parler.
LEiCESTfiR se retourne rapidement et avec effroi, en entendant
la Reine, C'était sir Mortimer.
ELISABETH
Qu'avez-vous , milord ? Troublé à ce point ?
LEIGESTER se remet.
.... A votre aspect! Je ne vous ai jamais vue si charmante. Vous me voyez tout ébloui de votre beauté.... Ah !
ELISABETH
Pourquoi soupirez-vous ?
LEIGESTER.
N'ai-je pas sujet de soupirer? Quand je contemple vos charmes , je sens se renouveler en moi la douleur inexprimable de la perte qui me menace.
éUSABETH.
Que perdez-vous?
LEIGESTER.
Je perds votre cœur, votre aimable personne. Bientôt vous vous sentirez heureuse dans les bras d'un jeune et ardent époux, et il possédera votre cœur sans partage. Il est de sang royal , je n'ai pas cet honneur ; mais je défie le monde entier que , sur tout ce globe terrestre , il y ait un seul homme qui éprouve pour vous plus d'adoration que moi. Le duc d'Anjou ne vous a jamais vue, il ne peut aimer que votre gloire et votre éclat : c'est vous que j'aime. Fussiez- vous la plus pauvre bergère , et moi , par ma naissance, le plus grand prince du monde, je descendrais à votre condition , pour déposer mon diadème à vos pieds.
ELISABETH
Plains-moi, Dudley, ne m'adresse pas de reproches.... Il ne m'est pas permis, tu le sais, d'interroger mon cœur. Ah! il aurait autrement choisi. Et combien j'envie d'autres femmes à qui il est donné d'élever ce qu'elles aiment ! Je n'ai pas ce bonheur , de pouvoir placer la couronne sur la tête de l'homme qui m'est le plus cher. Il a été accordé à la Stuart de donner sa main selon son penchant; elle s'est tout permis, elle a vidé la pleine coupe des joies.
LEICESTER
Maintenant elle boit aussi la coupe amère de la souffrance.
ELISABETH
Elle n'a tenu aucun compte du jugement des hommes. La vie lui a été légère, jamais elle ne s'est imposé le joug auquel je me suis soumise. J'aurais pu pourtant prétendre aussi à jouir de la vie, des joies de la terre; mais j'ai préféré les austères devoirs de la royauté. Et cependant elle s'est gagné la faveur de tous les hommes, parce qu'elle s'est appliquée à n'être qu'une femme , et la jeunesse et la vieillesse sont à ses pieds. Tels sont les hommes. Tous des voluptueux! Ils courent à la frivolité, au plaisir, et n'estiment rien de ce qu'il leur faut respecter. Ce Talbot lui-même ne s'est-il pas rajeuni, quand il en est venu à parler de ses attraits?
LEICESTER
Pardonnez-le-lui. Il fut autrefois son gardien , et l'artificieuse l'a égaré par ses flatteries.
Est-il donc réellement vrai qu'elle soit si belle? Il m'a fallu si souvent entendre vanter ce minois , je voudrais bien savoir ce qu'il en faut croire. Les portraits flattent, les descriptions mentent, je ne m'en fierais qu'à mes propres yeux.... Pourquoi me regardez-vous si étrangement ?
LEICESTER.'
Je vous plaçais en pensée à côté de Marie.... Je voudrais avoir la joie, je ne le cache pas , si cela pouvait se faire tout à fait en secret, de vous voir en face de la Stuart! Alors seulement vous jouiriez de tout votre triomphe! Je lui souhaiterais cette humiliation, d'être convaincue par ses propres yeux.... car l'envie a