‹ Theatre de Schiller;Chapitre 80 sur 335 · PROLOGUE, SCÈNE II · texte numérisé non relu

PROLOGUE, SCÈNE II

réjouissent ma vieillesse. Toi, ma plus jeune, tu me causes de la peine et du chagrin.

RAIMOND

Quelle idée avez-vous? Pourquoi gronder votre fille?

THIBAUT

Le brave jeune homme que voici , à qui personne ne se compare dans tout le village , cet excellent Raimond , il t*a voué son attachement, il te recherche, voici déjà trois automnes, avec de silencieux désirs et un cordial empressement , et toi , tu le repousses, impénétrable et froide; et, du reste, entre tous les bergers, nul autre ne peut avoir de toi un bienveillant sourire.... Je te vois briller de l'édat de la jeunesse , tu es dans ton printemps; c'est la saison de l'espérance. La fleur de ta beauté s'est épanouie, mais toujours j'attends en vain que la fleur du tendre amour s'épanouisse aussi , et se change en beaux fruits dorés. Oh! cela ne saurait me plaire, et présage une grave erreur de la nature. Je n'aime pas qu'un cœur se ferme avec une sévère froideur dans les années des tendres sentiments.

RAIMOND

Laissez, père d'Arc! ne la contrariez pas! L'amour de mon excellente Jeanne est un noble et tendre fruit du ciel; il mûrit peu à peu, en silence, ce don précieux! Maintenant, elle aime encore à demeurer sur les montagnes, et elle craint de descendre, de la libre bruyère, sous l'humble toit des hommes, où habitent les étroits soucis. Souvent, du fond de la vallée, je la regarde avec un étonnement muet, quand, debout dans la haute prairie, au milieu de son troupeau, qu'elle domine de sa noble taille, elle abaisse un regard sérieux sur les petits champs de notre terre. Alors elle me parait destinée à je ne sais quoi de grand , et souvent il me semble qu'elle est la fille d'un autre âge.

TfflBAUT.

Voilà ce qui ne saurait me plaire! Elle fuit la joyeuse société de ses sœurs, elle cherche les monts déserts, quitte sa couche avant le chant du coq, et à l'heure d'effroi, où l'honmie aime à s'attacher intimement à l'homme, elle sort, elle se glisse, semblable à l'oiseau solitaire, dans l'afTreux et sombre empire des esprits de la nuit; elle gagne le carrefour, et engage un mystérieux dialogue avec l'air de la montagne. Pourquoi choisit-elle

toujours ce lieu et y conduit-elle de préférence son troupeau? Je la vois rêver des heures entières , assise sous Tarbre des Druides , que fuient toutes les créatures heureuses ; car cet endroit n*est pas sûr : quelque être malfaisant habite sous cet arbre depuis les temps antiques des vieux païens. Les plus anciens du village se racontent, au siyet de ce chêne, des contes eflrayants; souvent on entend sortir de ses sombres rameaux le son merveilleux de voix étranges. Moi-même, comme un jour, bien avant dans la soirée, j'avais à passer devant cet arbre, j*ai vu, assis auprès, un spectre de femme, qui tira lentement d'une robe aux larges plis une main desséchée, et retendit vers moi, comme s*il me faisait signe; mais moi, je me hâtai d'avancer et recommandai mon âme à Dieu.

RAiMOND, montrant la sainte image dans la chapelle. Ce qui attire votre fille, ce n'est pas l'œuvre de Satan, mais le voisinage salutaire de cette sainte image , qui répand autour d'elle la paix du ciel.

THIBAUT

Oh! non, non! ce n'est pas en vain que des songes et d'inquiètes visions me le révèlent. Par trois fois je l'ai vue assise, à Reims, sur le trône de nos rois, un diadème étincelant de sept étoiles sur la tête, à la main le sceptre, d'où sortaient trois lis blancs; et moi, son père, ses deux sœurs, et tous les princes, les comtes, les archevêques, le roi lui-même, s'inclinaient devant elle. D'où me vient un tel éclat dans ma cabane? Oh! cela présage une chute profonde! Ce songe est un avis, un symbole qui me représente les vaines aspirations de son cœur. Elle rougit de son humble condition.... Parce que Dieu a paré son corps d'une florissante beauté , qu'il l'a douée , par-dessus toutes les jeunes bergères de la vallée, de dons merveilleux, elle nourrit dans son âme un coupable orgueil, et c'est par l'orgueil que les anges sont tombés, que l'esprit infernal prend les hommes.

RAIMOND

Qui nourrit des pensées plus modestes, plus vertueuses que votre pieuse fille? N'est-ce pas elle qui sert avec joie ses sœurs aînées? C'est elle qui, de toutes, est le plus noblement douée, et pourtant vous la voyez, comme une humble servante, accomplir avec une muette obéissance les plus pénibles devoirs ; et ,

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