‹ Théatre de sociétéChapitre 42 sur 113 · LE MARQUIS , ARISTE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS , ARISTE

ARISTE , après nn moment tic silence.

Nous voilà seuls, les momcns me sont che r, je ne veux point en perdre. Me voici donc pour la première fois , depuis douze ans, dans ce séjour où j'ai moi-même jadis élevé votre enfance. Ici tout doit vous parler de ma tendresse , et des soins si doux qu'elle me fit vous consacrer... Ici tout retrace à ma mémoire ce temps heureux où j'étais le seul objet dont votre cœur fut

COMÉDIE. i63

occupé : vous m'aimiez alors .. ! Dépôt cher et sacré, qu'un frère mourant remit entre mes bras , vous êtes encore pour moi ce que vous fûtes toujours! Ai-je abusé de mes droits? n'ai-je pas rempli tous les devoirs que m'imposaient la nature et ma tendresse pour vous...? Quelle cause secrète et fatale vous a donc éloigné de moi? qui m'a ravi votre confiance , votre amitié? qui m'a fait perdre enfin mon fils , le soutien et l'unique espoir de ma vieillesse?

LE MARQUIS

Ah mon oncle.... ! plaignez un malheureux, surpris , confondu lui-même.... de l'excès de son égarement...; mais n'accusez point un cœur qui n'a jamais cessé de vous respecter et de vous chérir.

ARISTE

Eh bien! ouvrez donc enfin ce cœur qui m'est fermé depuis si long-temps.

Hélas! qu'exigez- vous, et quelle étonnante histoire faudra-t-il....?

ARISTE

Je ne vous en ai jamais parlé, mais j'en sais une partie.... J'ai été long- temps, comme le public, la dupe de votre prétendu dégoût pour le monde j mais vous

tf64 ZÉLIE ,

remplissiez alors tous les devoirs de votre état et de la société , vous passiez plus des trois quarts de votre vie dans le sein de votre famille, à la cour et à Paris ; j'élais satisfait , et l'emploi du reste m'était égal. Il n'y a guère que cinq ans que le progrès de votre penchant pour la solitude a commencé à m'étonner ; depuis deux ans surtout vos longues et fréquentes absences m'ont fait naître des soupçons qui me rapprochaient assez de la vérité ; enfin , en dépit de toutes vos précautions, on a découvert....

LE MARQUIS

Malgré le sentiment surnaturel qui m'entraîne et me maîtrise , du moins j'ai conservé tous les liens que l'honneur m'imposait. J'ai fait la guerre, j'ai servi ma patrie, peut-être avec quelques succès; la paix est faite, je n'ai pas quitté le service. J'ai cessé d'être courtisan ; mais si j'ai abandonné la route de la fortune , je ne ïn'écarterai jamais de celle de la gloire. AMSTE.

Vous êtes vertueux, vous êtes estimable; je vous aime et je vous plains; si vous pensiez différemment, vous ne me verriez point ici.

COMÉDIE. i65

LE MAP.gUlS.

Vous me plaignez — Ah ! sans doule , je le mériie.... je me suis égaré.... je suis faible et malheureux ; j'ai besoin de vos conseils , ei surtout de votre indiilgonce. ARISTE.

Vous m'effrayez... Parlez-moi sans détour.... quelle est cette enfant soustraite à tous les yeux, que vous élevez ici avec tant de mystère..? à qui donc doit-elle le jour? Ah! si vous aviez, sans mon aveu, disposé de voire main, sans doute un choix déshonoraul...

LE MARQUIS

Non, mon oncle, rassurez-vous, j^ suis libre encore...: cette orpheline infoitiiiiée ne m'est rien...; la pitié, l'amitié me la firent adopter...; depuis près de treize ;ins je possède ce dépôt précieux...

ARISTE

Auriez -vous abusé des droits qu'on vous

céda..?

LE MARQUIS

Grâce au ciel, mon cœur est pur; j;- ne suis qu'un insensé, je n ai abusé que moimême. Vous le voulez , écoutez donc le triste récit de ma faiblesse et de mes égaremens. Ce n'est point uii secret que vous

i66 ZÉLIE,

m'arrachez ; depuis plus de six mois je suis décidé à changer de conduite. Mon projet était de vous parler et de vous amener ici..; mais je ne voulais me déclarer que la veille de mon départ , et le vôtre a été si imprévu et si précipité, que je n'ai pu exécuter ce dessein. J'avais choisi dans ma famille vous et Clarice pour cette étrange confidence... Hélas ! que vais- je vous apprendre..!

ARISTE

Parlez , parlez ; tirez-moi d'une incertitude qui me fait mourir.

LE MARQUIS

Entre toutes les liaisons de ma jeunesse, il en est une dont peut-être vous ne vous ressouvenez pas.... Vous rappelez-vous le nom de Dorival ?

ARISTE

Je n'en ai qu'une confuse idée; mais n'a-t-il pas été forcé de s'expatrier pour une affaire malheureuse, et n'est -il pas mort depuis...?

LE MARQUIS

Du moins, c'est l'opinion commune. Le hasard me le fit connaître , et une conformité singulière d'esprit et de caractère forma bientôt entre nous une amitié qui devait durer toujours. 11 était d'une famille

distinguée dans la robe; mais la médiocrilé de sa fortune , son goût pour la retraite , la différence de nos états élevaient entre nous des barrières qui nous séparaient dans le grand monde. Entraîné dans le tourbillon , livré à l'ambition , à la cour , tout devait m'éloigner de lui ; nous n'avions ni les mêmes sociétés ni les mêmes occupations. Cependant, rapprochés par un attrait plus fort que toutes les convenances , nous trouvions le moyen de nous voir souvent, et je lui donnais tous mes momens de loisir et de liberté. Ses malheurs augmentèrent encore une amitié si vive et si tendre. Sa femme mourut , et il perdit son père, qui se trouva ruiné : alors, réduit à la plus extrême médiocrilé, il se retira dans une petite terre à dix lieues de Paris , avec une fille âgée de trois ans , le seul bien que le ciel lui eut conservé pour adoucir tant de peines. Quelque temps après, obligé de faire un voyage à Paris , il eut cette malheureuse affaire dont vous avez entendu parler ; il se battit , il tua son adversaire. La publicité du duel, le rang, le crédit du mort , mirent le comble à toutes ses infortunes; proscrit, persécuté, il n'eut plus d'autre parti à prendre que celui dune

i68 2ÉLIE,

proniple fuite. Ce fut alors qu'il me dontia la preuve la plus touchante de son estime, de sa confiance et de sa tendresse, preuve à jamais précieuse et clière , et qui m'inspira d'autant plus de reconnaissance , que Dorival , avec les qualités les plus estimables et les plus brillantes , était naturellement défiant et soupçonneux ; malheureux défaut que l'infortune augmente encore...!

ARISTE

Il vous donna sa fille...?

LE MARQUIS

C'est cette même enfant , c'est celte même Zélie , intéressant objet de tant de soins et de tant d'opinions diverses.

Mais quel motif a pu vous engager à choisir un genre d'édu<îation

LE MAHOUIS.

Je ne formai pas d'abord le dessein bizarre que j 'ai suivi depuis . . ; mais j'y fus amené insensiblement par un intérêt que chaque jour accroissait davantage ; confiée à la garde d'une gouvernante, elle fut, les deux premières années, à peu près élevée comme tous les cnfans de son âge; ensuite, réfléchissant sur les dangers d'une éducation commune , ne recevant point de nouvelles

de son père, aj'ani de fories raisons de le croire mort, je vis que j'e'tais vrnisemblablemeiil chargé pour toujours Cic ce dépÔL précieux; il m'en devint [)Ius cher.... Je n'avais que deux partis à prendre , celui de la mettre dans un couvcnl, ou de l'éiever moi-même. Ne croyant pas remplir mon devoir on m'arrétant au premier, jl* le rejetai : le second m'offrait de grandes difficultés; je vis bien que l'exécution n'eu était pas possible à Paris...; c'eut été m'exposer à la curiosité, aux vaines conjectures du public, et à des questions auxquelles je ne voulais pas répondre ; il fallait donc la cacher, la soustraire à tous les 3'cux. . Mais quels seraient ses maîtres? quelles instructions recevrait- elle...? L'intérêt surnaturel qu'elle m'inspirait , ou , pour mieux dire , ma destinée, sut vaincre tous les obstacles; je me chargeai moi-même entièrement de son éducation, et du moins, à cet égard, j'ai rempli tous les devoirs que je m'étais imposés —

Mais quels projets formiez- vous alors pour la suite de sa destinée....?

Celui de cultiver son esprit et son cœur, IL S

i;o ZÉLIE,

de l'aimer comme ma fille, de l'adopter pour telle, et de lui assurer un sort heureux et indépendant , lorsqu'elle aurait atteint l'âge de la raison : tels étaient les desseins que m'inspiraient alors l'amitié, l'honneur et la vertu... Un penchant irrésistible, une passion fatale a depuis bouleversé mes idées, anéanti mes résolutions, el j'ai vu avec effroi, mais trop lard, que, né pour la proléger, pour lui servir de père, des molifs si purs, si respectables, n'étaient plus faits pour moi. Trop fiiible pour me vaincre , assez vertueux encore pour me condamner, je ne me suis point déguisé l'excès de ma folie. La différence de nos âges , de nos fortunes, de nos élats, vos desseins sur moi, tout élevait entre nous d'éternelles barrières : en cédant à ma passion, je m'attirais l'indignation de ma famille, je perdais peut-être, sans retour, vos bontés, votre tendresse; et je n'étais aux yeux du monde qu'un vil séducteur, ou qu'un insensé : cependant, je vous l'avouerai, une raison plus forle encore m'a retenu.... Je ne puis me fl; lier d'être aimé, ou du moins je n'en suis pas sur. Accoutumée à ne connaître, à ne voir que moi , elle me prodigue tous les té-

molgnagcs innoccns du sentiment le plus tendre; mais la reconnaissance et l'amilie' ne pouvaient suffire à mon cœur : prêt à lui tout sacrifier, je voidais de 1 amour, je voulais, pour son bonlieur cl pour le mien ,

une [)assion qui répondît à la mienne

Eh! comment l'espérer, comment m'en assurer, tant que je serais le seul objet qu'elle connût , et qui par conséquent lui parût aimable et sensible ? Ces dernières réflexions l'ont emporté; l'aimant, l'adorant plus que jamais, je renonce au bonheur chimérique dont je me suis tant de fois fait une si déhcieuse idée : je vais lui rendre la liberté qu'elle n'a jamais ni regrettée ni connue ; je reste ici trois liiois encore, elle v vivra comme ma fille, comme ma sœur; Glarice y passera ce temps, elle lui servira de compagne et d'amie; elle l'instruira des usages qu'elle ignoie, et des vaines bienséances dont elle n'a nulle idée... Sur la fm de l'automne nous partirons»

tous, je la conduirai à Paris, un couvent seia son asile ; alors je la laisserai maîtresse d'elle-même, et je suis sûr que vous ne désapprouverez pas! 'intention où je suis de lui assurer un sort honnête et convenable à son état et à sa naissance.

172 ' ZÉLIE

ARISTE

Je ne puis revenir de l'éionnement où vous m'avez plongé.... Quel bizarre encliainement d'événemens extraordinaires....!

Mais je n'ai rien à vous dire, vous m'avez répondu d'avance en vous condamnant vous-même.... Je ne puis qu'approuver vos dernières résolutions. Je consens de toute mon amé à tout ce que vous ferez pour elle comme père , comme bienfaiieurj voilà les droits qu'on vous a donnés et les litres qui vous conviennent. J'avouerai même que le destin de cette jeune infortunée m'attendrit et m'intéresse vivement. Le sort qui l'a mise entre vos mains vous a fait son protecteur; remplissez dans toute son étendue un devoir si doux et si sacré, et triomphez d'une faiblesse qui vous couvrirait de ridicule sans pouvoir vous rendre heureux; d'ailleurs, vous savez les projets que je formais pour vous ; vous n'ignorez pas toutes les peines que je me suis données, depuis un an surtout , pour vous procurer l'établissement le plus brillant et le plus avantageux ; enfin , grâces à mes soins , toutes les difficultés sont aplanies; n'aurais-je travaillé que pour un ingrat, et me refuserez-vous la satisfaction , dans les der-

COMÉDIE. 17a

niers momens de nia carrière;, de vons voir^ par une alliance illustre, porter votre maison au plus haut degré d'élévation et de

gloire?

LE MARQUIS

Maître de mes actions, de ma conduite, je ne puis l'être de mon cœur,... Mais , venez , mon oncle , suivez-moi ; venez voir Zélie...! sa vue peut-être me justifiera, venez.

ARISTE

Je brûle de la voir et de ia connaître ; mais ne faudrait-il pas que vous la prévinssiez?

LE MARQUIS

Non, venez, je lui parlerai devant vous.

( Ils sortent. )

ri\ DU PREMIER ACTE.

>74 ZELIE,

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