ZÉLIE , LE MARQUIS
( Zélie doit être vêtue d'un habit blanc , avec une ceinture de couleur, les cheveux à moitié rele- Tes et flottans, avec un ruban assorti à sa ceinture.)
LE MARQUIS, la tenant par la main.
Venez, ma chère Zélie, rassurez- vous ; Je veux vous parler sans témoin pour la dernière fois.... Eh quoi! vous pleurez!
ZÉLIE
Pourquoi m'arracher de ma retraite? Je devais, disiez-vous, y demeurer tant qu'elle me serait chère, tant que je vous aimerais : ah ! je croyais y rester toujours.
LE MARQL'IS.
Cessez de vous affliger, je vous en conjure; écoutez-moi. Je vous ai soustraite au monde pendant un temps, pour l'employer, loin du tumulte et de la dissipa-
lion , à former votre cœur, votre esprit , à vous donner des lalens agréables et des connaissances solides. Vous avez surpassé mon attente ; je veux jouir de nion ouvrage , je veux qu'on vous connaisse ; nous sommes faits pour la société, et vous serez rornement de celle que vous choisirez.
ZÉLIE
Je ne sais pas si j'y plairai; mais je suis bien sûre de m'y déplaire....
LE MARQUIS
Et par quelle raison?
ZÉLIE
Je ne vous y verrai plus comme autrefois.... Entourée de visages nouveaux , de gens inconnus, il faudra m'occuper d'autre chose que de vous , et c'est une étude pénible à laquelle je ne m'accoutumerai jamais.
LE MARQUIS
Mille liaisons agréables s'offriront à vous; on cherchera tous les moyens de vous plaire ,* on vous amusera d'abord, on finira bientôt par vous intéresser.
ZÉLIE
Ce n'est pas le langage que vous me
176 ZÉLIE
lenlfiz aiurefols.... Aii ! je suis méconterile iietout..., (le vous-même.
LE MARQUIS
Qii els sont mes loris...?
ZÉLIE
Vous avez l'air embarrassé, contraint.... vQs discours, vos regards ont changé; votre nKiinlien m'alirisle, m'en impose, et j'éprouve, en vous écoutant, je ne sais quelle amertume que je n'ai jamais res- .sentie ....
LE MARQUIS
Non, je ne suis point changé..,. Ali
Zi lie... ! je serai toujours votre ami, votre
père....
ZELIE.
Et vous êtes le seul objet que j'aime, le seul que je puisse jamais aimer....
LE MARQUIS
Ne le promettez pas...; peut-élre un autre plus aimable....
ZÉLIE
IN'achevezpas, je ne puis soutenir de vous voir une idée si cruelle.... Vous alliez dans le monde..., et je me croyais aimée par vous de préférence à l'univers entier... Quand j'y serai , pourquoi n'auriez-voiis
pas la même ceriilude... ? Ah! je suis plus jusleet peul-êlrc plus sensible que vous!
LE MARQUIS
Je ne douterai jamais de votre sincérité;
mais vous n'avez nulle expérience , vous
n'avez jamais rien vu , rjen connu que
moi.
Ah mon ami. . . ! pourquoi donc me sortir de l'heureuse obscurité qui m'était si douce et si chère? Je ne voulais vivre que pour vous .... Mais n'en parlons plus ; vous l'exigez, je dois vous obéir, je m'y soumets.... Dites-moi seulement quelle sera ma conduite dans ce monde inconnu où vous m'ordonnez de paraîlre. Vous m'avez souvent parlé de ses écueils, de ses dangers; du moins vous y serez mon guide, mon protecteur, mon père ; mon ami ne m'abandonnera jamais.
LE MARQUIS
Ah Zélie ! vous ignorez à quel point je
vous aime....
ZÉLIE
Qui, moi...! quand je liens tout de vous, quand vous avez totit fait pour moi. .. ! Hélas! je vous dois tout, jusqu'au bonheur d'être sensible; je pense, j'aime, je suiii
15^ ZÉLIË.
heureuse, cl c'est voire ouvrage. Ah! de tous vos bienfaits , le pkis cher à mon cœur, c'est ce sentiment impossible à peindre que vous m'inspirez.... Non, je ne pourrai jamais vous faire comprendre l'excès de sa vivacité,* vous ne m'avez point appris de nom, d'expression, qui puisse rendre ce que j'éprouve.
LE MARQUIS, à part.
Quel langage séducteur...! et comment ne pas se livrer.... Mais , hélas! ce n*est sans doute que celui de la reconnaissance....
ZKLIE.
Vous paraissez agité.... que dites -vous...?
LE MARQUIS
Vous me demandez des conseils , ma chère Zélie; il en est d'importans à vous donner, mais qui vous paraîtront frivoles ; cependant je me flatte que vous daignerez me croire et les suivre. Vous allez fixer tous les yeux; la politesse et la bienséance exigent que vous paraissiez occupée des différens objets qui vont vous entourer : sans cesser d'être vraie , il faut renfermer vos sentimens au fond de votre cœur, et ne point parler de cette amitié si tendre et si pure, qui ne peut intéresser que nous
deux. Par exemple, il faut changer devant le monde le nom si doux que vous me donnez.
ZÉLIE
Comment! je vous appelleiai comme un étranger; mais, moji ami, c'est votre nom pour moi, et l'on m'en ferait un
crime...?
LE MARQUIS
Tel est l'usage; s'y soustraire serait un
ridicule , et c'est ce que le monde pardonne
le moms.
ZÉLIE
Que vous me le faites haïr. . . ! et qu importe le ridicule ! je ne crains que le blâme fait pour le vice, et....
LE MARQUIS
Vous m'avez promis de me croire.
ZÉLIE
Je me tais, mais je ne vous comprends
pas.
LE MARQUIS
Je vous recommande surtout, ma cherc;
Zélie, ^e mettre tous vos soins à gagner
l'amitié de mon oncle...; je le regarde
qommeun père.
ZÉLIE
11 deviendra le mien.... Hélas! vous
iSo ZÉLIE,
m'avez tant de fois parlé de l'objet malheureux à qui je dois la vie...; vous avez si bien gravé dans mon âaie tous les devoirs qu'un titre si cher impose...! Ah ! croyez que je conçois fi^cilement le respect, la tendresse qu'on éprouve pour un
père....
LE MARQUIS
Je vous ai parlé de Clarice ; je désire vivement qu'elle puisse vous plaire, et qu'elle devienne votre amie.
Mon amie...! Je ne puis vous le promettre ; im ami suffit à mon cœur; et, vous le savez , son choix est fait.
LE MARQUIS
Vous verrez encore ici un jeune homme, qu'on appelle le chevalier de Villers ; je ne vous prescris rien pour lui ; je le connais superficiellement; et d'ailleurs....
ZÉLIE
A propos de jeune homme, j'avais oublié de vous dire....
LE MARQUIS
Quoi donc...?
ZÉLIE
Occupée du bonheur de vous revoir,
COMEDIE. i8t
jusqu'ici je n'ai pensé qu'à vous...; miàs vous venez de me rappeler....
LE MARQUIS
Eli Lien ... ?
ZÉLIE
Une aventure singulière.... d'un jeune
homme.
LE MARQUIS
Comment, que dites-vous ?
ZÉLiE.
Oui, un jeune homme m'a vue , m'a écrit, et —
De grâce , expHquez-vous....
ZÉLIE
C'était hier.
LE MARQUIS
J'ai reçu en chemin une lettre de vous, et vous ne m'en disiez rien.
ZÉLIE
Je n'ai pas jugé ce détail assez intéressant pour vous en entretenir, il ne pouvait l'être que par sa singularité; et j'avais tant d'autres choses à vous dire, que j'ai craint de vous fatiguer par une trop longue
lettre....
LE MARQUIS
U est vrai... 3 mais enfin poursuivez....
i$2 ZÉLIE,
ZÉLIE
Eh bien ! hier au soir je me promenais seule dans le peiit bois ; je côtoyais le mur: tout à coup j'ai enlendu une voix inconnue qui prononçait mon nom; elle semblait venir du haut des airsj j'ai levé la lête et j'ai vu, mais avec une surprise eitrême, un homme sur le mur; l'élonnement et la frayeur m'ont rendue immobile.... 11 m'a crié de me rassurer. — J'ai bien pu, m'a- 1 -il dit, parvenir ici à l'aide des machines que j'ai fait préparer de l'autre côté du mur; mais vous voyez bien, a-t-il ajouté, que n'ayant de celui-ci aucun secours, il est impossible que je puisse franchir la dislance qui nous sépare. Un peu remise de mon trouble, je lui ai demandé quel était son dessein ; il m'a répondu qu'il ne voulait que me voir. Je n'ai pas compris cela; et il y avait dans sa manière de s'exprimer et dans sa physionomie un air d'égarement et de folie qui m'a rendu ma première frayeur : j'ai voulu m'éloigner; dans ce moment il m'a jeté un papier, en me conjurant de le ramasser; pour le satisfaire, je l'ai mis dans ma poche , et j'ai promptement regagné ma chambre.
COMÉDIE. i33
LE MARQUIS
Et le billet...?
ZÉLIE
Je l'ai lu, mais je n'y comprends rien. Tenez, ju^ez-en vous-même, le voici.
( Elle le tire cU sa poche et le lui donne. )
LE MARQUIS, à deml-voi.x.
« Se peut-il qu'on ait la barbarie de » cacher à tous les yeux l'objet le plus » charmant, le plus digne d'être adoré.... » Mais apprenez, belle Zélie, qu'il n'est » point de retraite où l'Amour ne puisse
)) péne'trer L'espe'rance de vous voir
)) m'a fait tout oser , tout entreprendre ; » daignez autoriser une passion aussi pure )) qu'elle est extrême , et croyez qu'elle » saura m'inspirer les moyens de vous ti- » rer de l'indigne esclavage où l'on vous )) retient. Caclu^z cette aventure et ce » billet au tyran jaloux qui vous obsède , » et pensez que l'amant le pins tendre et )) le plus passionné va travailler avec ar- » deur à noire délivrance. » (Z///z rendant le billet.) Que pensez-vous de cetty lettre ?
43t ZÉLIE,
ZÉLIE
Qu'elle est d'un fou..; mais c'est une folie bien singulière, n'est-ce pas?
LE MARQUIS, k part.
Qui pourrait 11 me vient un soupçon
ZKLIE, tenant la tettre et lisant.
« Mais apprenez ) belle Zélie , qu'il n'est » point de retraite où l'Amour ne puisse *j pénéirer. » Que peut signifier là l'amour ? On dit bien l'amour de la vertu, l'amour de ses devoirs ; mais l'amour tout seul , cela n'a point de sens ; et puis le t\ran jaloux qui vous obsède ! de qui veutil parler ?
LE MARQUIS
C'est de moi.
ZELIE , en riant.
De vous? Ah! je ne l'aurais jamais deviné Mais vous savez peut-êlre aussi
ce que c'est qu'un amant? 11 dit l'amant le plus passionné ; tenez , lisez , je ne connais pas ce mot-là.... Vous riez.... ah ! vous êtes en défaut; convenez que vous n'en savez rien.
En vérité, je ne puis me charger d'être son interprète. Mais, dites-moi, si vous
COMEDIE. i85
revoyiez ce jeune lioiume, sile hasard vous le laisuil rencontrer , le reconnaîtriez-
VGUS...?
ZÉLIE
Oui, je le crois....
LE MARQUIS
Sa figure vous a donc frappée...? sans douleelle est agréable...?
ZÉLIE
Oui, elle m'a paru fort agréable, quoiqu'il ait dans les traits quelque chose d'égaré, comme je vous l'ai déjà dit.
LE MARQUIS
Je vois que ce qui vous prévient le plus contre lui , c'est cette folie que vous lui supposez \ et s'il parvenait à vous ôler celte idée , je crois entrevoir qu'il ne vous déplairait pas.
ZÉLIE
A^ quoi bon toutes ces questions?
LE MARQUIS
A rien.... en effet.
ZÉLIE
Vous paraissez rêveur. . . .
LE MARQUIS
Moi, point du tout.... Mais, ma chère Zélie, l'heure s'avance j voici bientôt celle
1 86 ZËLIE ,
où loul le monde va s'assembler icij il faut songer à vous aller habiller.
ZÉLIE
Quoi ! ne le suis-je pas?
LE MARQUIS
Cet habit simple et commode , malgré la grâce qu'il reçoit de vous, serait ridicule dans le monde...
ZÉLIE
11 faut aussi le changer ? Le monde est donc bien minutieux! dans quels petits détails il faut entrer pour éviter ce que vous appelez un ridicule !
LE MARQUIS
Quelqu'un vient. . . .
ZÉLIE
Ah ! c'est ma bonne.