ARISTE, LE MARQUIS
ARISTE , après un moment de silence.
J'ai des choses importantes à vous dire, et j'hésite à vous les apprendre.
LE MARQUIS
Et par quelle raison ?
ARISTE
Je crains votre faiblesse.
COMÉDIE. 23f
LE MARQUIS
Il s*agit donc de Zélie?
ARISTE
Il est vrai.
LE 'marquis.
O ciel! qu'allez-vous me dire...? Mais achevez, je suis préparé à tout.
ARISTE
Savez -VOUS la passion du chevalier de
Villers...?
Oui, j'en suis instruit par Zélie ellemême, et j'ai de fortes raisons de penser qu'elle n'y est pas indifférente.
ARISTE
Et moi j'en suis certain.
LE MARQUIS
Qui vous l'a dit?
ARISTE
Son amant lui-même.
LE MARQUIS
11 peut s'abuser.
ARISTE
Et Zélie me l'a confirmé.
LE MARQUIS
Est-il possible...! hélas! au fond du
cœur j'en doutais encore; ah mon oncle...!
mais achevez un cruel récit, ne me cachez
a3a ZELIE ,
aucune circonslance, et compicz sur mon courage.
Ar.ISTE.
Vous n'ignorez pas le premier entretien de Zélie et du chevalier... ?
II l'a donc encore vue depuis ^^ ?
' ARISTE
Oui, tout à l'heure, Zélie se promenait seule dans le parterre qui donne sous mes fenêtres; j'étais chez moi, je jMDuvais la voir et l'entendre sans en être aperçu; elle paraissait rêver , et tous ses mouvemens décelaient l'agitation de son âme; le chevalier s'est montré, d'abord elle a voulu le fuir; mais il l'a facilement arrêtée en lui -rappf lant la promesse qu'elle lui avait jQjiie de ne jamais l'éviter; il s'est jeté à ses genoux , en la pressant de lui dire qu'il est aimé.... Alors je suis descendu de mon cabinet, dans le dessein d'aller les trouver, et je suis arrive près d'eux au moment où le chevalier désespéré lirait son épée et paraissait vouloir al tenter à sa vie ; Zélie, hors d elle-même à cette vue, s'est précipiîée sur son épée, et je l'ai vue tomber évanouie dans ses bras....
CO^IiiDIF.. a33
LE MARQUIS
0 ciel !
ARISTE
Nous nous sommes empressés de la secourir; enfin, elle a repris l'usage de ses sens.... J'ai questionné le chevalier, il m'a dit qu'il l'adorait, qu'elle a daigné lui donner beaucoup d'espérance , mais qu'elle s'obstinait à lui refuser l'aveu de son bonheur, et que le désespoir l'avait emporté... LE MARQUIS.
Et qu'a dit Zelie....?
ARISTE
Elle le regardait tendrement, elle soupirait, ses yeux étaient baignés de pleurs... Enfin, le chevalier s'est tourné vers elle : Si vous ne m'aimez point, a-t*il dit, la vie m'est odieuse , je n'ai plus qu'à mourir , prononcez.... Alors Zélle s'est écriée, avec un transport que je ne puis vous peindre ; Ah ! vivez, vivez. Le chevalier n'a pas cru devoir en demander davantage.... et au comble de ses vœux....
LE MARQUIS
C est assez , épargnez- moi le reste ; elle 1 aime...; elle le connaît depuis deux jours, et l'ingrate le préfère à l'univers entier, et moi, et moi.... après tant de sacrifices.
234 ZÉLIE
après tant de bienfaits, voilà donc ma récompense ! ah I je veux du moins qu'elle apprenne à quels maux affreux elle me livre..; je veux lui reprocher... quoi...? de n*avoir pu lui plaire? insensé que |e suis...! Ah! mon oncte, du moins me plaignezvous? Que dis-je ! hélas ! dois-je l'espérer? Tous vos désirs sont satisfaits...; mais ne vous flattez pas que je donne à l'ambition un cœur livré au désespoir; ma carrière est remplie , mon sort est décidé ; j'attendrai, loin du monde, de la cour, de ma famille , de vous enfin, le terme d'une vie odieuse et déplorable ; ne me reprochez point une faiblesse dont je connais assez toute l'étendue; je ne suis en état ni de suivre, ni même d'écouter vos conseils ; daignez me les épargner, il me seraient inutiles.... Je vais me fixer ici..., dans ces lieux jadis si chers ; tout m'y retracera le souvenir amer de mes beaux jours passés , et je pourrai m'y livrer , sans contrainte , à ma douleur et à des regrets éternels.
Plaignez- vous , gémissez; mais du moins laissez-moi tout attendre du temps et de la raison....
LE MARQUIS
La raison... ! ah! je l'ai perdue pour toujours... Le temps détruit l'égarement passager d'iine tête vive et légère ; mais il rend plus profonde encore la blessure d'un cœur tel que le mien... Quand on se voit ravir à trente-huit ans l'espoir du bonheur de sa vie ; quand on a placé dans un seul objei tous ses désirs , ses projets , toute sa félicité ; quand on perd à la fois le fruit de tous ses soins , ses bienfaits , son ouvrage , quel bien , quelle consolation peut-on goûter encore! Une âme commune triomphe de sa faiblesse par sa faiblesse même , elle oublie sans peine et sans combats; mais une âme forte et passionnée la conserve jusqu'au tombeau.
A RI s TE.
Ainsi donc les passions ne seraient dangereuses que pour les âmes susceptibles de courage et de vertu..,. ! Je pardonne à la votre cet étrange système. . ., que votre raison sans doule désavoue.... Mais pour terminer un entretien qui nous afflige tous deux, dites-moi quelles sont vos dernières résolutions pour Zélie j elle m'intéresse, et.»..
235 ZËLIE,
Ail! bannissez celte crainte injurieuse...; on peut s'en rapporter à moi du soin de son honheur ; je dois disposer d'elle, c'est un droit que personne ne peut me ravir : elle aime, il suffit.... Comme père, comme ami, jeblajiie et désapprouve son choix; je veux qu'elle le sache , et n'en puis dire les raisons qu'à elle. Je lui parlerai : si elle persiste , je la rends sa maîtresse ; et ne cessant point de la regarder et de l'adopter pour ma fille , je lui assurerai toute la forlune dont je peux disposer. Voilà , mon oncle, ma dernière et irre'vocable résolution.... Je vois la surprise qu'elle vous cause ; mais sovez bien sur que jlen ne peut la changer.
AKtSTE.
Quoi! pour une étrangère, pour une personne qui fait le malheur de votre vie, vous voulez vous dépouiller! et....
LE MARQUIS
Je vous le répète , je renonce à toute fortune, à tout établissement. Le chevalier de Villers n''a rien; s'il l'épouse , je lui donne la moitié de mon bien , et le reste après ma mon : telle est ma vcîontc.
ARiSTE.
Il est possible d'assurer à Zélie un sort foit honiiéle ; moi-même j'y contribuerai volontiers : mais la folie dont vous parlez n'est pas concevable.... et je ne puis me persuader....
LE MARQUIS
Non, mon oncle, je ne vous demande rien , et je veux assurer son sort. Mon parii est pris, croyez qu'il esl inutile de le conibaitre...; et vovez à présent par ce dernier sacrifice, le moindre, à mes yeux , que je puisse lai faire, vovez ce que je gagne à n'être point aimé. Je vous arrache les dernières espérances que vous donnait mon malheur,' il m'en coûte de vous affliger, mais du moins je ne vous verrai pas vous applaudir en secret du tourment de ma vie. A dieu j il faut que je vous quitte. Plaignezmoi à présent , vous le pourrez peut-être» {Il sort.)