‹ Théatre de sociétéChapitre 92 sur 113 · LA MARQUISE, HENRIETTE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, HENRIETTE

HENRIETTE

Le monstre.... !

LA MARQUISE

Eh bieiil vous avais-je trompée....?

HENRIETTE

Vous venez de me rendre un bien grand service, car j'espère que vous me connaissez assez pour être certaine à présent que }e le hais..., que du moins je le méprise trop pour ne pas abjurer à jamais tous les sentimens que j'eus pour lui....

LA MARQUISE

Ah! j'aimerais mieux vous voir une colère moins vive, une indignation plias tranquille—

HENRIETTE

Je le déteste, vous dis-je..., oui..., eu instant de plus, et j'éclatais....; mais je me suis défiée de mon premier mouvement , j'ai voulu me donner le temps de réfléchir à la manière dont je dois me venger de

lanl de noirceur, de perfidie, de Tatuiié.... Pour la première fois de ma vie^ j'ai compris que la vengeance pouvait avoir des charmes.... !

LA MARQUISE

Eh! ne vous vengez que par l'ouhli .'...!

11 est sorti sans se douter seulement qu'il m'eût ofl'ensce.... î

LA MARQUISE

Enivré de son succès et de sa ])rc'lendric gloire , il est persuadé , je vous assure , qu'il vient de s'acquérir un droit de plus à votre tendresse. . . . Vous avez vu avec quelle facilité il a fait l'aveu qui le perdait auprès de vous ; aveu que j'aurais même obtenu })lus tôt , si vous m'eussiez mieux secondée....

HENRIETTE

Depuis une heure , que mon sort est

changé.... ! quelle douce illusion vous avez

délruilc.v. .'quel plaisir trouviez-vous à me

désesj)crer }

LA MARQUISE

Comment.... ?

HENRIETTE

Mon erreur me rendait heureuse; pourquoi me la ravir....? Vous deviez prévoir

COMEDIE. 2i3

que vous ne pouviez que décliirer mou cœur , et non le guérir.... Pensez- vous même jn'avoir ënlicrement désabusée ?

ISon , je ne le suis point , je ne veux pas l'élre.... (^Elle tombe sur une chaise.) Epari,'nez-moi vos conseils , abandonnezmoi à ma triste destinée.

O malheureuse Henriette ! vovez les pleurs que vous m'arrachez....

HENRIETTE

Ah madame.... ! quel excès de faiblesse je viens de vous laisser voir....!

LA MARQUISE

Une anie si sensible pourrait - elle se refuser aux douces consolations que sut offrir l'amitié....?

HEJNRIETTE.

Hélas... ! pensez-vous que son cœur soit entièrement corrompu.... ?

LA MARQUISE

Il n'est pas né méchant, on l'assure, et je le crois; mais à quoi peut servir le seul instinct d'un heureux naturel, lorsqu'on a 1 esprit assez gâté pour n'oser paraître sensible et bon, et pour trouver la vertu ridicule.... ?

344 LE MÉCHANT PAPl AIR ,

HEr\RiETTE.

Est-il possible, ô ciel^ qu'un semblable caraclère puisse exister.... !

LA MARQUISE

El cependant les médians par air sont aussi communs aujourd'hui que l'étaient autrefois les faux dévots....

* HENRIETTE

Je ne veux point clierclier à diminuer les torts affreux du chevalier de Semur ; mais il est peut-être plus excusable qu'un autre j il est faible et facile , il forma des liaisons dangereuses; et, sans parier de ses deux amis, Dorval et Sainville, pouvait-il conserver tous ses principes en s'atiachani à la comtesse....? Plus il était sincère et naturel, plus il devait être choqué de tant d'affectation , excédé d'entendre répéter sans cesse l'éloge de la bienfaisance , de la ^jcrtu et de la sensibilité , par une personne d'un caraclère semblable ; le mépris de l'hypocrisie le fit tomber dans l'extrémité contiaire ; égareuient , j'en conviens , aussi vicieux et plus absurde encore que celui qu'il voulait éviter, mais qui du moins prenait sa source dans cette noble aversion qu'une âme honnête ressent toujours pour l'artifice et la fausseté?

LA MARQUISE

Tout cela est vraisemblable ; mais enfin , le mal est fait, et songez, Henriette , qu'il est peut-être moins difficile de déraciner les vices du cœur que de corriger les travers de l'esprit.

HENRIETTE

Plus j'y pense , plus je.le trouve coupable d'avoir fait cette chanson.... contre mon oncle, contre ime personne qui m'est si chère, et qu'il paraît aimer !.... Cependant il n'attaque, de votre aveu même, ni sa réputation, ni.... le fond de son caractère... ! Cette action sûrement est trèscondamnabla.. ; elle est criminelle à mes yeux. ... , mais elle n'est pas atroce.... ; e\le n'est même pas noire.... Je suis siire qu'il pardonnerait de tout son creur une semblable plaisanterie, et qu'il en rirait le premier....

Oui , si l'on n'attaquait que son honneur ;

mais pour un ridicule, il n'entendrait pas

raillerie....

HENRIETTE

Enfin..., je vous l'avoue, je ne puis me persuader encore qu'il soit impossible de le ramener de ses égaremens....

LA MARQUISE

11 n'est donc plus un monstre ? c'est ainsi jx)urlant que vous l'appeliez tout à l'heupe....

HENRIETTE

Il est faible , inconséquent , léger...; mais il esl sensible.... Et, par exemple, je le crois incapable de faire une noirceur.... Au reste, je le connais assez maintenant jX)ur être dans une juste défiance j je vous piomets de l'étudier , de l'observer et de l'éprouver encore; et croyez que j ai rroj) d'intérêt à ne pas m'abuser davantage , })0ur chercher à me faire illusion.

LA MARQUISE

Je connais voire laison et votre délicatesse , et j'csiimerai en vous jusqu'à la peine que vous éprouverez en renonçant à un engagement qu'on ne doit ni former avec facilité, ni rompre légèrement. Mais allons retrouver votre oncle , car voici l'heure de la promenade : venez, ma chère Heiiriette....

Allons, et cachons, s'il se peut, la cruelle agitation de mon âme....

(Elles sortent.) FIN DU DEUXIÈME ACTE.

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