‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 105 sur 208 · SCÈNE IT · texte numérisé non relu

SCÈNE IT

DON CÉSAR

Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.

Tant pisl c'est moi!

// se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé , et s'avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas.

Pardon ! ne faites pas attention , je passe. ^

Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce.

J'entre un peu brusquement, messieurs, j^en suis fâché!

// s'arrête au milieu de la chambre et s'aperçoit qu'il est seul.

— Personne! —Sur le toit tout à l'heure perché, J'ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. — Personne!

S' asseyant dans un fauteuil.

Fort bien. Recueillons-nous. La soUtude est bonne.

— Ouf! que d'événements! — J'en suis émerveillé Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé. Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres; Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;

Et celte grosse ville où l'on m'a tant battu ; Et les tentations faites sur ma vertu Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne: Mes voyages; enfin, mon retour on Espagne!

Puis, quel roman ! le jour où j'arrive, c'est fort : Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord! Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ! Je saute un mur; j'avise une maison perdue Dans les arbres, j'y cours; personne ne me voit; Je grimpe allègrement du hangar sur le toit; Enfin, je m'introduis dans le sein des familles Par une cheminée où je mets en guenilles Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend ! . . .

— Pardieu 1 monsieur Salluste est un grand sacripant !

Se regardant da7is une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.

— Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte!

// ôte son manteau et mire dans la glace soji pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup d'œil vers la cheminée.

Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute !

// ouvre les tiroirs du coffre. Dans l'un d'entre eux, il trouve un manteau de velours vert-clair brodé d'or, le manteau donné par don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien,

— Ce manteau me paraît plus décent que le mien.

Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place dans le coffre après l'avoir soigneusement plié; il y ajoute son chapeau qu'il enfonce sous le manteau d'un coup de poing, puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé d'or.

C'est égal , me voilà revenu. Tout va bien.

Ah ! mon très-cher cousin , vous voulez que j 'émigré

Dans cette Afrique où l'homme est la souris du tigre!

Mais je vais me venger de vous, cousin damné,

Épouvantablement quand j'aurai déjeuné.

J'irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue

D'affreux vauriens sentant le gibet d'une lieue.

Et je vous livrerai vivant aux appétits

De tous mes créanciers — suivis de leurs petits.

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