‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 185 sur 208 · DEUXIÈME PARTIE, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, SCÈNE VI

J'ai démembré Henri-le-Lion de mes mains, Arraché ses duchés , arraché ses provinces , Puis avec ses débris j'ai fait quatorze princes; Enfin j'ai, quarante ans, avec mes doigts d'airain, Pierre à pierre émietté vos donjons dans le Rhin ! Vous me reconnaissez, bandits; je viens vous dire Que j'ai pris en pitié les douleurs de l'empire, Que je vais vous rayer du nombre des vivants, Et jeter votre cendre infâme aux quatre vents !

// se tourne vers les archers.

Vos soldats m'entendront! Ils sont à moi. J'y compte. Ils étaient à la gloire avant d'être à la honte. C'est sous moi qu'ils servaient avant ces temps d'horreur, Et plus d'un se souvient de son vieil empereur. N'est-ce pas, vétérans? N'est-ce pas, camarades?

Aux bur graves.

Ah! mécréants I félons! ravageurs de bourgades! Ma mort vous fait renaître. Eh bien ! touchez, voyez. Entendez ! c'est bien moi !

Il marche à grands pas au milieu d'eux. Tous s'écartent devant lui.

Sans doute vous croyez Etre des chevaliers! Vous vous dites : — Nous sommes Les fils des grands barons et des grands gentilshommes. Nous les continuons. — Vous les continuez? Vos pères, toujours fiers, jamais diminués, Faisaient la grande guerre ; ils se mettaient en marche. Ils enjambaient les ponts dont on leur brisait l'arche , Affrontaient le piquier ainsi que l'escadron, Faisaient, musique en tète et sonnant du clairon , Face à toute une armée et tenaient la campagne, Et, si haute que fût la tour ou la montagne, N'avaient besoin, pour prendre un château rude et fort. Que d'une échelle en bois, pliant sous leur effort, Dressée au pied des murs d'où ruisselait le soufre, Ou d'une corde à nœuds qui, dans l'ombre du gouffre, Balançait ces guerriers, moins hommes que démons,

3iO LES BUUGUWRS.

Et que le vent la nuit tordait au flanc des monts ! Blàmait-on ces assauts de nuit, ces capitaines Défiaient l'empereur, au grand jour, dans les plaines; Puis attendaient, debout dans lombre, un contre vingt, (Jue le soleil parût et que l'empereur vînt ! C'est ainsi qu'ils gagnaient châteaux, villes et terres; Si l)ien qu'il se trouvait qu'après trente ans de guerre, Quand on cherchait des yeux tous ces faiseurs d'exploits, Les petits étaient ducs, et les grands étaient rois! — Vous! — comme des chacals et comme des orfraies, Cachés dans les taillis et dans les oseraies. Vils, muets, accroupis, un poignard à la main, Dans quelque mare immonde au bord du grand chemin, D'un chien qui peut passer redoutant les morsures, Vous épiez le soir, près des routes peu sûres , Le pas d'un voyageur, le grelot d'un mulet ; Vous êtes cent pour prendre un pauvre homme au col let ; Le coup fait, vous fuyez en hâte à vos repaires... Et vous osez parler de vos pères 1 — Vos pères , Hardis parmi les forts, grands parmi les meilleurs , Étaient des conquérants; vous êtes des voleurs! Les burgraves baissent la tête avec une sombre expression d'abattement, d'indignation et d'épouvante. II poursuit.

Si vous aviez des cœurs, si vous aviez des âmes, On vous dirait : Vraiment, vous êtes trop infâmes! Quel moment prenez-vous, lâchement enhardis, • Pour faire, vous, barons, ce métier de bandits"? L'heure où notre Allemagne expire!... Ignominie! Fils méchants, vous pillez la mère à l'agOBie! Elle pleure, et, levant au ciel ses bras roidis , Sa voix faible en râlant vous dit : Soyez maudits ! Ce qu'elle dit tout bas, je le crie à voix haute. .Te suis votre empereur, je ne suis plus votre hôte. Soyez maudits! je rentre en mes droits aujourd'hui , Et, m'étant châtié, puis châtier autrui.

// aperçoit les deux margraves Platon et (iilissn et marche droit à eux.

Marquis de Moravie et marquis de Lusace,

DIXXlEiME PARTli:, SCKINi: VJ. 311

Vous sur les bords du Rhin! est-ce là votre place?

Tandis que ces bandits vous fêtent en riant,

On entend des chevaux hennir à l'orient.

Les hordes du Levant sont aux portes de Vienne.

Aux frontières, messieurs! allez! Qu'il vous souvienne

De Henri-le-Barbu , d'Ei nest-le-Cuirassé.

Nous gardons le créneau ; vous , gardez le fossé 1

Allez !

Apercevant Zoaylio Giannilaro.

Giannilaro î ta figure me gêne.

Que viens-tu faire ici? Génois, retourne à Gêne!

Au pendragon de Bretagne.

Que nous veut sire Uther? Quoi ! des Bretons aussi ! Tous les aventuriers du monde sont ici!

Aux deux marquis Platon et Gilissa.

Les margraves pairont cent mille marcs d'amende.

Au comte Lupus.

Grande jeunesse; mais perversité plus grande. Tu n'es plus rien ! je mets ta ville en liberté.

Au duc Gerhard.

La comtesse Isabelle a perdu sa comté ; Le larron , c'est toi ! duc ! Tu t'en iras à Bàle ; Nous y convoquerons la chambre impériale , Et là, publiquement, prince, tu marcheras Une lieue en portant un juif entre tes bras,

A ux soldats.

Délivrez les captifs ! et de leurs mains d'esclaves Qu'ils attachent leur chaîne au cou de ces burgravcs !

Aux bur graves.

Ah! vous n'attendiez point ce réveil, n'est-ce pas? Vous chantiez, verre en main, l'amour, les longs repas; Vous poussiez de grands cris et vous étiez en joies; Vous enfonciez gaimenl vos ongles dans vos proies ; Vous déchiriez mon peuple, hélas ! qui m'est si chei', Et vous vous partagiez les lambeaux de sa chair !

:il2 LES UURGRAVES.

Tout à coup... Tout à coup, dans l'antre inaccessible, Le vengeur indigné, frissonnant et terrible, Apparaît ; l'empereur met le i)ied sur vos tours , Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours 1

Tous semblent frappés de consternation et de terreur. Depuis quelques instants Job est entré et s'est mêlé en silence aux chevaliers. Magnus seul a écouté rempereur sans trouble, et na cessé de le regarder fixement pendant qu'il a parlé. Quand Barberousse a fini, Magnus leregarde encore une fois de la tête aux pieds, puis son visage prend une sombre expression de joie et de fureur.

MAGNUS, l'œil fixé sur l empereur.

Oui , c'est bien lui ! — vivant !

// écarte d'un geste formidable les soldats et les princes, marche au fond du théâtre , franchit en deux pas le degré de six marches, saisit de ses deux poings les créneaux de la galerie, et crie au dehors d'une voix tonnante.

Triplez les sentinelles !

Les archers au donjon! les frondeurs aux deux ailes! Haut le pont! bas la herse ! Armez les mangonneaux ! Mille hommes au ravin ! mille hommes aux créneaux ! Soldats, courez au bois! taillez granits et marbres, Prenez les plusgrands blocs, prenez les plus grands arbres, Et sur ce mont, qui jette au monde la terreur, Faites-nous un gibet digne d'un empereur!

// redescend.

11 s'est livré lui-même. Il est pris!

Croisant les bras et regardant Vempereur en face.

Je t'admire !

Ou sont tes gens? où sont les fourriers de l'empire? Entendrons-nous bientôt tes trompettes sonner? Vas-tu, sur ce donjon que tu dois ruiner, Semer, dans les débris où sitTlera la bise. Du sel comme à Lubeck, du chanvre comme à Pise?

Page 1