DEUXIEME PARTIE, SCENE YI
Mais quoi? je n'entends rien. Serais-tu seul ici? Pas d'armée , ô César ! Je sais que c'est ainsi Que tu fais d'ordinaire, et que c'est de la sorte Que, l'épée à la main, seul, brisant une porte, Criant tout haut ton nom , tu pris Tarse et Cori ; Il t'a suffi d'un pas, il t'a suffi d'un cri Pour forcer Gêne , Utrecht, et Rome abâtardie ; Iconium plia sous toi ; la Lombardie Trembla quand elle vit, à ton souffie d'enfer, Frissonner dans Milan l'arbre aux feuilles de fer ; Nous savons tout cela; mais sais-tu qui nous sommes?
Montrant les soldats.
Je t'écoutais parler tout à l'heure à ces hommes. Leur dire : Vétérans, camarades 1 — Fort bien ! — Pas un n'a bougé! vois. C'est qu'ici tu n'es rien. C'est mon père qu'on craint, c'est mon père qu'on aime. Ils sont au comte Job avant d'être à Dieu même ! L'hôte seul est sacré. César, pour le bandit. Or, tu n'es plus notre hôte, et toi-même l'as dit.
Montrant Job.
Ecoute, ce vieillard que tu vois, c'est mon père. C'est lui qui t'a flétri du fer triangulaire. Et l'on te reconnaît aux marques de l'affront Mieux qu'à l'huile sacrée effacée à ton front ! La haine entre vous deux est comme vous ancienne. Tu mis à prix sa tête, il mit à prix la tienne; Il la tient. Te voilà seul et nu parmi nous. Fritz de Hohenstaufen ! regarde-nous bien tous! Plulôtque d'être entré, car vraiment tu me touches. Dans ce cercle muet de chevaliers farouches, Darius, Cadwalla, Gorlois, Hatto, Magnus, Chez le grand comte Job, burgrave du Taunus, Il vaudrait mieux pour toi, — roi de Bourgogneet d'Arles, Empereur, qui ne sais pas même à qui tu parles. Que rien qu'à sa folie on aurait reconnu, — II vaudrait mieux, plutôt que d'être ici venu , Être entré, quand la nuit tend ses voiles funèbres, Dans quelque antre d'Afrique, et parmi les ténèbres,
.U4 LES BURGKAVES.
Voir soudain des lions et des tigres, ô roi, Sortir de toutes parts de l'ombre autour de toi.
Pendant que Magnus a parlé, le cercle des burgraves s est resserré lentement autour de fempereur. Derrière les burgraves est venue se ranger silencieusement une triple ligne de soldats armés jusqu'aux dents, audessus desquels s'élève la grande bannière du burg mipartie rouge et noire, avec une hache d'argent brodée dans le champ en gueules, et cette légende sous la hache : Monti comam, viro caput. L'empereur, sans reculer d'un pas, tient cette foule en respect. Tout à coup, quand Magnus a fini, Vun des burgraves tire son épée.
CAD\vALLAj tirant son épee.
César I César 1 César ! rends-nous nos citadelles !
DARIUS, tirant son épée.
Nos burgs , qui ne sont plus que des nids d'hirondelles!
HATTO, tirant son épée.
Rends-nous nos amis morts , qui hantent nos donjons Quand l'àpre vent des nuits pleure à travers les joncs !
MAGNUS, saisissant sa hache.
Ahl tu sors du sépulcre ! eh bien! je t'y repousse.
Afin qu'au même instant, — tu comprends, Barberousse, —
Ou le monde entendra cent voix avec transport
Crier : Il est vivant' l'écho dise : Il est mort!
— Tremble donc , insensé qui menaçais nos tètes 1
Les burgraves, l'épée haute, pressent Barberousse avec des cris formidables. Job sort de la foule et lève la main. Tous se taisent.
JOB, à l'empereur.
Sire, mon fils Magnus vous a dit vrai. Vous êtes
Mon ennemi. C'est moi qui, soldat irrité,
Jadis portai la main sur votre majesté.
Je vous hais. — Mais je veux une Allemagne au monde.
Mon pays plie et penche en une ombre profonde.