‹ Théâtre de Victor Hugo. 3e sérieChapitre 69 sur 208 · ACTE JI, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE JI, SCÈNE I

Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré ! Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine. CASILDA, à part, la regardant avec compassion. Pauvre femme! passer tous ses jours dans la gône, Au fond de cette cour insipide ! et n'avoir D'autre distraction que le plaisir de voir, Au bord de ce marais à l'eau dormante et plate, Regardant don Guritan toujours immobile et debout au fond de la chambre.

Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte!

LA REINE, à Casilda.

Que faire? voyons! cherche une idée.

CASILDA.

Ah! tenez 1 En l'absence du roi c'est vous qui gouvernez. Faites , pour vous distraire , appeler les ministres 1

LA RELNE, Juiussant ks épauhs.

Ce plaisir ! — avoir là huit visages sinistres Me parlant de la France et de son roi caduc , De Rome , et du portrait de monsieur l'archiduc Qu'on promène à Burgos, parmi des cavalcades , Sous un dais do drap d'or porté par quatre alcades! — Cherche autre chose.

CASILDA.

Eh bien ! pour vous désennuyer, Si je faisais monter quelque jeune écuyer?

LA REINE

Je voudrais regarder un jeune homme, * Madame! cette cour vénérable m'assomme.

Je crois que la vieillesse arrive par les yeux. Et qu'on vieillit plus vite à voir toujours des vieux !

LA REINE

Ris, folle ! — Il vient un jour où le cœur se reploie. Comme on perd le sommeil , enfant, on perd la joie.

Pensive.

Mon bonheur, c'est ce coin du parc où j'ai le droit D'aller seule.

CASILDA.

Oh! le beau bonheur, l'aimable endroit!

Des pièges sont creusés derrière tous les marbres. On ne voit rien. Les murs sont plus haut que les arbres.

LA REINE

Oh ! je voudrais sortir parfois !

CASILDA, bas.

Sortir ! Eh bien , Madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n'est rien De tel qu'une prison bien austère et bien sombre Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs. — Je l'ai! Quand vous voudrez, en dépit des méchants, Je vous ferai sortir, la nuit , et par la ville Nous irons!

LA REINE

Ciel ! jamais ! Tais-toi !

C'est très-facile !

LA RELNE.

Paix !

Elle s'éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie.

Que ne suis-je encor, moi qui crains tous cesgrands, Dans ma bonne Allemagne avec mes bons parents! Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les herbes ! Et puis des paysans passaient traînant des gerbes; Nous leur parlions. C'était charmant. Hélas! un soir, Un homme vint, qui dit — il était tout en noir. Je tenais par la main ma sœur, douce compagne : — « Madame, vous allez être reine d'Espagne. » Mon père était joyeux et ma mère pleurait. Ils pleurent tous les deux à présent. — En secret Je vais faire envoyer cette boîte à mon père,

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