ACTE 11, SCÈNE III
Quand l'obscur habitant des rives du Fibrène Siège au-dessus de toi sur la pourpre romaine? Souffriras-tu long-temps tous ces rois fastueux, Cet heureux Lucullus, brigand voluptueux, Fatigué de sa gloire, énervé de mollesse; Un Grassus étonné de sa propre richesse22, Dont l'opulence avide, osant nous insulter, Asservirait l'état, s'il daignait l'acheter?
Ah ! de quelque coté que tu jettes la vue, Vois Rome turbulente, ou Rome corrompue; Vois ces lâches vainqueurs en proie aux factions, Disputer, dévorer le sang des nations. Le monde entier t'appelle , et tu restes paisible ! Veux-tu laisser languir ce courage invincible? De Rome qui te parle as-tu quelque pitié ? César est-il fidèle à ma tendre amitié?
CÉSAR
Oui, si dans le sénat on te fait injustice, César te défendra , compte sur mon service. Je ne peux te trahir; n'exige rien de plus.
CATILINA
Et tu bornerais là tes vœux irrésolus ?
C'est à parler pour moi que tu peux te réduire?
CÉSAR
J'ai pesé tes projets, je ne veux pas leur nuire; Je peux leur applaudir, je n'y veux point entrer.
CATILINA
J'entends : pour les heureux tu veux te déclarer. Des premiers mouvements spectateur immobile , Tu veux ravir les fruits de la guerre civile, Sur nos communs débris établir ta grandeur.
CES A R
Non, je veux des dangers plus dignes de mon cœur.
Ma haine pour Caton , ma fière jalousie
Des lauriers dont Pompée est couvert en Asie,
Le crédit , les honneurs , l'éclat de Cicéron ,
Ne m'ont déterminé qu'à surpasser leur nom.
Sur les rives du Rhin, de la Seine, et du Tage,
La victoire m'appelle; et voilà mon partage.
CATILINA
Commence donc par Rome, et songe que demain
J'y pourrais avec toi marcher en souverain.
CES AR
Ton projet est bien grand, peut-être téméraire; Il est digne de toi ; mais, pour ne te rien taire , Plus il doit t'agrandir, moins il est fait pour moi.
CATILINA
Comment ?
CÉSAR
Je ne veux pas servir ici sous toi.
CATILINA
Ah ! crois qu'avec César on partage sans peine.
CÉSAR
On ne partage point la grandeur souveraine. Va , ne te flatte pas que jamais à son char L'heureux Catilina puisse enchaîner César. Tu m'as vu ton ami , je le suis, je veux l'être; Mais jamais mon ami ne deviendra mon maître. Pompée en serait digne, et s'il l'ose tenter, Ce bras levé sur lui l'attend pour l'arrêter. Sylla, dont tu reçus la valeur en partage, Dont j'estime l'audace, et dont je hais la rage.