CATTLINA, AURÉLIE, LENTULUS, CÉTHÉGUS
LEBTULUS.
Tout est désespéré !
CAT IL IN A
Que nous dis-tu ?
LENTULUS
Son père en nos murs est entré.
AURÉLIE
Lui?
CATILINA
Préneste en mes mains ne serait pas remise ! Préneste est en défense ; il sait notre entreprise; Un de nos confidents dans Préneste arrêté A subi les tourments, et n'a pas résisté. Nonnius a tout su : rien ne peut nous défendre. B.
36 Une première version , conservée dans la lettre à d'Argental , du mois de septembre 17^1, était ainsi :
Et je te donne au moins, quoi qu'on puisse entreprendre, Le temps de quitter Rome et d'oser t'y défendre ; Je vole , et je reviens.
CATILINA
Ciel ! quel nouveau danger !
Écoutez.... le sort change. B.
3 7 Remords, approchez-vous de ce cœur furieux.... Éloignez-la surtout: si je la vois paraître,
Prêt à vous venger tous , je tremblerai peut-être.
CÉTHÉGUS
Voilà votre chemin.
C ATIL INA.
Je m'égarais , je sors :
C'est le chemin du crime , et j'y cours sans remords.
38 Édition de Berlin :
Défendons -nous ici, Rome sera soumise.
LENTOLUS.
Que fait Catilina ? peut-être qu'il se perd.
CÉTHÉGUS
Tu le verras bientôt ; il nous venge , il nous sert.
LEKTULUS.
Cependant Nonnius que lui-même il redoute.
CETHEGUS
Ami , ne poursuis pas, Caton approche : écoute.
39 Ont osé de Sylla montrer l'ambition.
Mallius , un soldat qui n'a que du courage , Un aveugle instrument de leur secrète rage , Descend comme un torrent du haut des Apennins; Jusqu'aux remparts de Rome il s'ouvre les chemins. Le péril est partout ; l'erreur, la défiance , M'accusaient avec eux de trop d'intelligence. Je voyais à regret vos injustes soupçons, Dans vos cœurs prévenus tenir lieu de raisons. Mais si vous m'avez fait cette injure cruelle , Le danger vous excuse , et surtout votre zèle. "Vous le savez , César; vous le savez , sénat, Plus on est soupçonné, plus on doit à l'état. Cicéron plaint les maux dont Rome est affligée : Il vous parlait pour elle, et moi je l'ai vengée. Par un coup effrayant je lui prouve aujourd'hui Que Rome et le sénat me sont plus chers qu'à lui. Sachez que Nonnius était l'ame invisible, L'esprit qui gouvernait ce grand corps si terrible, Ce corps de conjurés , qui des monts Apennins S'étend jusqu'où finit le pouvoir des Romains. Il venait consommer ce qu'on ose entreprendre, Allumer les flambeaux qui mettaient Rome en cendre , Egorger les consuls à vos yeux éperdus : Caton était proscrit , et Rome n'était plus. Les moments étaient chers , et les périls extrêmes. Je l'ai su , j'ai sauvé l'état , Rome , et vous-mêmes. Ainsi par Scipion fut immolé Gracchus; Ainsi par un soldat fut puni Spurius ; Ainsi ce fier Caton qui m'écoute et me brave , Caton , né sous Sylla , Caton , né son esclave , Demandait une épée , et de ses faibles mains Voulait sur un tyran venger tous les Romains.
*° Spurius Mélius était un chevalier romain qui, dans un temps
3f)0 NOTES ET VARIANTES
de disette, forma des magasins de grains, et les distribua aux citoyens. Il devint leur idole. Le sénat l'accusa d'aspirer à la tyrannie ; et pour opposer à la faveur populaire une autorité redoutable au peuple , on nomma dictateur le célèbre Cincinnatus. Il cita Spurius à son tribunal, et envoya Servilius Ahala, qu'il avait choisi pour général de la cavalerie, sommer l'accusé d'y comparaître. Mélius refusa d'obéir, Servilius le tua ; et le dictateur approuva sa conduite. On sait quel fut le sort des Gracques. Catilina s'excuse devant le sénat par des exemples de violence approuvés par le sénat même, et commis pour ses intérêts. K.
4i César avait eu, dans sa jeunesse, des liaisons avec Catilina ; et ceux qui découvrirent la conspiration à Cicéron nommèrent César parmi les complices , soit que réellement il y eût trempé , soit qu'ils eussent voulu augmenter l'importance de leur service, en mêlant un grand nom aux noms obscurs ou méprisés des autres complices. Mais la conduite de César, pendant la conjuration, fit soupçonner qu'il regrettait qu'elle n'eût pas eu des suites qui auraient pu le rendre nécessaire, et lui ouvrir le chemin à la souveraine puissance. K.
4 z Mon père par ma voix vous demande vengeance : Son sang est répandu , j'ignore par quels coups; Il est mort, il expire , et peut-être pour vous. C'est dans votre palais , c'est dans ce sanctuaire , Sous votre tribunal , et sous votre œil sévère , Que cent coups de poignard ont épuisé son flanc.
( en voulant se jeter aux pieds de Cicéron qui la relève.) Mes pleurs mouillent vos pieds arrosés de son sang. Secourez-moi , vengez ce sang qui fume encore Sur rinfanie assassin que ma douleur ignore.
CICÉRON, en montrant Catilina.
Le voici....
ACRÉLIE.
Dieux !...
CICÉRON
C'est lui , lui qui l'assassina....
Qui s'en ose vanter !
AURÉLIE
O ciel ! Catilina !
L'ai-je bien entendu? quoi ! monstre sanguinaire! Quoi! c'est toi.... mon époux a massacré mon père!
CICÉRON
Lui? votre époux?
ADRELIE.
Je meurs.
CATHIBA.
Oui, les plus sacrés nœuds , De son père ignorés , nous unissent tous deux. Oui, plus ces nœuds sont saints, plus grand est le service. J'ai fait en frémissant cet affreux sacrifice ; Et si des dictateurs ont immolé leurs fils , Je crois faire autant qu'eux pour sauver mon pays , Quand , malgré mon hymen et l'amour qui me lie , J'immole à nos dangers le père d'Aurélie. AORÉLIE, revenant à elle.
Oses-lu....
CICÉRON , au sénat.
Sans horreur avez-vous pu l'ouïr?
Sénateurs , à ce point il peut vous éblouir ?
LE SÉNAT, AURÉLIE, le chef des licteurs.
LE CHEF DES LICTEURS
Seigneur, on a saisi ce dépôt formidable....
CICÉRON
Chez Nonnius , ô ciel !
CRASSUS
Qui des deux est coupable?
CICÉRON
En pouvez-vous douter ? Ah ! madame , au sénat Nommez , nommez l'auteur de ce noir attentat. J'ai toute la pitié que votre état demande; Mais éclaircissez tout , Rome vous le commande.
AURÉLIE
Ah ! laissez-moi mourir ! Que me demandez-vous ? Ce cruel !... je ne puis accuser mon époux....
CICÉRON
C'est l'accuser assez.
LENTULUS
C'est assez le défendre.
Poursuivez donc , cruels , et mettez Rome en cendre. Achevez : il vous reste à le déclarer roi.
AURÉLIE
Sauvez Rome, consul , et ne perdez que moi.
Si vous ne m'arrachez cette odieuse vie ,
De mes sanglantes mains vous me verrez punie.
3(p NOTES ET VARIANTES
Sauvez Rome , vous dis-je, et ne m'épargnez point.
c ICÉRON.
Quoi ! ce fier ennemi vous impose à ce point ! Vous gardez devant lui ce silence timide ! Vous ménagez encore un époux parricide !
CATILINA
Consul , elle est d'un sang que l'on doit détester ; Mais elle est mon épouse , il la faut respecter.
c ICÉRON.
Crois-moi , je ferai plus , je la vengerai , traître !
( à Aurélie. )
Eh bien! si devant lui vous craignez de paraître, Daignez de votre père attendre le vengeur, Et renfermez chez vous votre juste douleur. Là je vous parlerai.
AURÉLIE
Que poun ai-je vous dire ?
Le sang d'un père parle , et devrait vous suffire. Sénateurs , tremblez tous.... le jour est arrivé.... Je ne le verrai pas.... mon sort est achevé , Je succombe.
CATILINA
Ayez soin de cette infortunée, c ic é r o N.
Allez, qu'en son palais elle soit ramenée.
( On l'emmène. ) CATILINA.
Qu'ai-je vu , malheureux ! je suis trop bien puni.
A ce fatal objet, quel trouble t'a saisi ? Aurélie à nos pieds a demandé vengeance ; Mais si tu servis Rome , attends ta récompense.
CICÉRON
Qu'entends-je ? Ah ! sénateurs , en proie à votre sort Ouvrez enfui les yenx que va fermer la mort. Sur les bords du tombeau , réveille-toi , patrie !
( en montrant Catilina. ) Vous avez déjà vu l'essai de sa furie , Ce n'est qu'un des ressorts par ce traître employés ; Tous les autres en foule ici sont déployés. On lève des soldats jusqu'au milieu de Rome ; On les engage à lui , c'est lui seul que l'on nomme. Que font ces vétérans dans la campagne épars?
DE ROME SAUVÉE. 3o,3
Qui va les rassembler aux pieds de nos remparts ?
Que demande Lecca dans les murs de Préneste ?
Traître, je sais trop bien tout l'appui qui te reste.
Mais je t'ai confondu dans l'un de tes desseins;
J'ai mis Rome en défense , et Préneste en mes mains.
Je te suis en tous lieux , à Rome , en Étrurie;
Tu me trouves partout épiant ta furie ,
Combattant tes projets que tu crois nous cacher ;
Chez tous tes confidents ma main va te chercher.
Du sénat et de Rome il est temps que tu sortes.
Ce n'est pas tout, Romains, une armée est aux portes ,
Une armée est dans Rome, et le fer et les feux
Vont renverser sur vous vos temples et vos dieux.
C'est du mont Aventin que partiront les flammes
Qui doivent embraser vos enfants et vos femmes ;
Et sans les fruits heureux d'un travail assidu ,
Ce terrible moment serait déjà venu.
Sans mon soin redoublé, que l'on nommait frivole ,
Déjà les conjurés marchaient au Capitole.
Ce temple où nous voyons les rois à nos genoux ,
Détruit et consumé , périssait avec vous.
Cependant à vos yeux Catilina paisible
Se prépare avec joie à ce carnage horrible :
Au rang des sénateurs il est encore assis ;
Il proscrit le sénat , et s'y fait des amis;
Il dévore des yeux le fruit de tous ses crimes ,
Il vous voit , vous menace , et marque ses victimes.
Et quand ma voix s'cppose à tant d'énormités ,
Vous me parlez de droits et de formalités !
Vous respectez en lui le rang qu'il déshonore !
Vos bras intimidés sont enchaînés encore !
Ah ! si vous hésitez , si , méprisant mes soins ,
Vous n'osez le punir, défendez-vous du moins.
CATOlï.
Va , les dieux immortels ont parlé par ta bouche. Consul , délivre-nous de ce monstre farouche ! Tout dégouttant du sang dont il souilla ses mains, Il atteste les droits des citoyens romains ; Use des mêmes droits : pour venger la patrie Nous n'avons pas besoin des aveux d'Aurélie. Tu l'as trop convaincu , lui-même est interdit ; Et sur Catilina le seul soupçon suffit.
3o,4 NOTES ET VARIANTES
Céthégus nous disait , et bien mieux qu'il ne pense , Qu'on doit immoler tout à Rome, à sa défense : Immole ce perfide, abandonne aux. bourreaux L'artisan des forfaits et l'auteur de nos maux : Frappe malgré César, et sacrifie à Rome Cet homme détesté , si ce monstre est un homme. Je suis trop indigné qu'aux yeux de Cicéron Il ait osé s'asseoir à côté de Caton.
( Caton se lève , et passe du côté de Cicéron . Tous les sénateurs le suivent, hors Céthégu3 , Lentulus , Crassus, Clodius , qui restent avec Catilina.) CICÉRON, au sénat.
Courage , sénateurs , du monde augustes maîtres ,
Amis de la vertu , séparez- vous des traîtres.
Le démon de Sylla semblait vous aveugler :
Allez au Capitole , allez vous rassembler ;
C'est là qu'on doit porter les premières alarmes.
Mêlez l'appui des lois à la force des armes ;
D'une escorte nombreuse entourez le sénat ;
Et que tout citoyen soit aujourd'hui soldat.
Créez un dictateur en ces temps difficiles.
Les Gaulois sont dans Rome, il vous faut des Camilles.
On attaque sans peine un corps trop divisé :
Lui-même il se détruit; le vaincre est trop aisé.
Réuni sous un chef, il devient indomptable.
Je suis loin d'aspirer à ce faix honorable :
Qu'on le donne au plus digne , et je révère en lui
Un pouvoir dangereux, nécessaire aujourd'hui.
Que Rome seule parle , et soit seule servie ;
Point d'esprit de parti, de cabales, d'envie ,
De faibles intérêts , de sentiments jaloux :
C'est par là que jadis Sylla régna sur vous ;
Par là , sous Marius, j'ai vu tomber vos pères.
Des tyrans moins fameux, cent fois plus sanguinaires,
Tiennent le bras levé , les fers , et le trépas ;
Je les montre à vos yeux : ne les voyez- vous pas ?
Écoutez-vous sur moi l'envie et les caprices ?
Oubliez qui je suis , songez à mes services ;
Songez à Rome , à vous qui vous sacrifiez ,
Non à de vains honneurs qu'on m'a trop enviés.
Allez , ferme Caton , présidez à ma place.
César, soyez fidèle ; et que l'antique audace
Du brave Lucullus , de Crassus , de Céson ,
S'allume au feu divin de l'ame de Caton.
DE ROME SAUVÉE. 3o,5
Je cours eu tous les lieux où mou devoir m'oblige , Où mou pays m'appelle , où le danger m'exige. Je vais combler l'abîme entr'ouvert sous vos pas , Et malgré vous, enfin , vous sauver du trépas.
( Il sort avec le sénat.) CATILINA, à Cicéron.
J'atteste encor les lois que vous osez enfreindre : Vous allumez un feu qu'il vous fallait éteindre, Un feu par qui bientôt Rome s'embrasera ; Mais c'est dans votre sang que ma main l'éteindra.
CÉTHÉGUS
Viens , le sénat encor hésite et se partage : Tandis qu'il délibère , achevons notre ouvrage.
43 C'est probablement à ce vers et au suivant que devaient être substitués ceux que Voltaire rapporte dans sa lettre à d'Argental, du 6 février 1752 :
J'ai vécu pour vous seul , et ne suis point entrée Dans ces divisions dont Rome est déchirée. B.
44 Dans sa lettre à d'Argental, de septembre 1751, ce vers est ainsi cité :
Et pour mieux l'égorger le prenant dans mes bras. B.
45 C'était au consul de jour à nommer le dictateur. Cicéron ne pouvait se nommer lui-même. Antoine, son collègue, était un homme estimé comme général, mais obéré et débauché; ses goûts et l'état de sa fortune l'avaient lié avec tout ce que Rome renfermait alors de factieux.
Cicéron n'osait se fier à lui , et s'assurer qu'Antoine le nommerait. Crassus , César , Lucullus , étaient plus ou moins suspects. On prit donc le parti de ne point nommer de dictateur, et le sénat porta le décret : Videant consules ne quid detrimenti respublica capiat. Ce décret donnait aux consuls une autorité absolue , semblable à celle du dictateur , mais non pour un temps fixé , et seulement tant que le sénat voulait la continuer. L'exercice des autres magistratures n'était pas suspendu. Enfin on pouvait demander compte aux consuls de la conduite qu'ils avaient tenue pendant le temps qu'ils avaient joui de cette autorité. K.
46 Édition de Berlin :