ACTE H, SCÈNE III
J'ai prétendu m'arracher à moi-même ,
Et déchirer dans les austérités
Ce cœur trop haut, trop fier de vos bontés,
Venger sur lui sa faute involontaire.
Mais ma douleur, hélas! la plus amère,
En perdant tout, en courant m'éclipser,
En vous fuyant, fut de vous offenser.
LE COMTE, se détournant et se promenant.
Quels sentiments ! et quelle ame ingénue ! En ma faveur est-elle prévenue?
A-t-elle craint de m'aimer? ô vertu !
Cent fois pardon, si je vous ai déplu : Mais permettez qu'au fond d'une retraite J'aille cacher ma douleur inquiète , M'entretenir en secret à jamais De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.
LE COMTE
N'en parlons plus. Ecoutez : la baronne Vous favorise, et noblement vous donne Un domestique, un rustre pour époux; Moi , j'en sais un moins indigne de vous : Ll est d'un rang fort au-dessus de Biaise, Jeune, honnête homme; il est fort à son aise: Je vous réponds qu'il a des sentiments : Son caractère est loin des mœurs du temps; Et je me trompe, ou pour vous j'envisage Un destin doux, un excellent ménage.
Un tel parti flatte-t-il votre cœur? Vaut-il pas bien le couvent?
N ANINE.
Non, monsieur...
Ce nouveau bien que vous daignez me faire. Je l'avouerai, ne peut me satisfaire.
Vous pénétrez mon cœur reconnaissant :
Daignez y lire, et voyez ce qu'il sent; Voyez sur quoi ma retraite se fonde.
Un jardinier, un monarque du monde, Qui pour époux s'offriraient à mes vœux, Egalement me déplairaient tous deux.
LE COMTE
Vous décidez mon sort. Eli bien ! Nanine, Connaissez donc celui qu'on vous destine : Vous l'estimez : il est sous votre loi ; Il vous adore, et cet époux... c'est moi.
( à part. )
L'étonnement, le trouble l'a saisie.
( à Nanine. )
Ah ! parlez-moi; disposez de ma vie; A.h ! reprenez vos sens trop agités.
Qu'ai- je entendu ?
LE COMTE
Ce que vous méritez.
Quoi! vous m'aimez? Ah ! gardez-vous de croire
Que j'ose user d'une telle victoire.
Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas
Qu'ainsi pour moi vous descendiez si bas :
Un tel hymen est toujours trop funeste;
Le goût se passe, et le repentir reste.