SCÈNE
la baronne, seule1 se promenant d'un air préoccupé.
Décidément il m’apparaît que je bats la campagne... Je dois battre la campagne... Il est impossible que je ne batte pas la campagne. Quand j’avais quinze ans, je ne manquais jamais d’interroger à la dérobée les blancs
pétales de la marguerite des prés... en l’honneur de
quelque amoureux imaginaire . A présent que je
touche au... cinquième lustre, comme on dit à l’Acadéinie, je compte... mes revenus?... Oh ! ma foi non. Mes années?... Oh! pas encore; mais bien les années des autres.
Voyons ! voyons ! voyons! Vingt-sept et vingt-sept font cinquante- quatre; cinquante -quatre et quarante-six font... cent... Pas possible !... Si, ma foi !... Cinquantequatre et quarante-six font bien cent. . . ou l’arithmétique a tort. Mes trois amoureux ont cent ans... à eux trois. Le comte Raymond de Fleury, que j’ai connu a Paris un peu avant mon veuvage... quarante-six printemps... Non , quarante-six automnes bien comptés; je crois même qu’il y en a qui peuvent passer pour des hivers. M. le vicomte Julien de Persac, que j’ai rencontré aux eaux d’Ems l’an passé , et qui tout cet hiver ne m’a pas plus quittée que mon ombre... vingt-sept printemps de bon aloi.. Enfin M. le vicomte Julien de Saint-Larry, qui m’a suivie a Venise avant mon voyage aux eaux, et qui m’écrit il y a huit jours qu’il revient m’épouser... ou mourir... Vingt-sept blondes et belles années... — Une bonne tête à peine grise, une belle tête brune, une douce tête blonde, qui représentent, au total... un siècle couronné de frimas ! C’est un siècle qui m’adore en gros... et que j’épouserai... en détail. Oh! une inconvenance!... Heureusement que je suis toute seule et que je n’ai pas besoin de rougir.
C’est absurde de mener la vie que je mène. Des bals... des soirées... des compliments... des bavards qui ne disent que des sottises... et des gens d’esprit a qui l’on ne saurait arracher trois paroles... des réflexions neuves et ingénieuses sur l’état de la température , trois mots sur la chanteuse en vogue... et... et... des comédies de société!... jouées par des amateurs encore !... Pouah!
Je veux en finir... Je veux en finir. Certainement il ne faut pas calomnier les gens, surtout ceux dont on s’éloigne. J’en fais l’aveu , le veuvage a du bon ; c’est à la fois l’expérience du passé , la liberté du présent et l’espérance de l’avenir... Mais le veuvage est comme toutes les bonnes choses... il ne faut pas en abuser... Derrière chacune de ses caresses il y a une menace. Dès qu’on lui laisse prendre un pied, il en prend deux, il en prend trois, il en prend quatre; et, si l’on n’a su se défier, on est tout surpris un jour de se trouver dans les griffes du monstre et de ne plus pouvoir en sortir. — Veuvage, mon ami, tu es un causeur élégant; mais la causerie a des bornes, et, quanta moi, j’en ai assez... Je n’ai plus de cœur à causer.
Donc je vais me remarier.
Épouserai-je le comte Raymond de Fleury, ses titres , ses décorations et ses quarante-six... rhumatismes?... Ma foi non. Le comte est bel homme encore, aimable, indulgent, spirituel, d’un caractère plein de grâce et de distinction... mais!... ah !... je n’ai encore que vingtquatre... comment dirais-je? Mes flatteurs attestent que
mon acte de naissance est un faux en écriture publique et que je n’ai encore que vingt-quatre mois de mai.
Le vicomte Julien de Persac est un homme charmant. C’est un esprit ferme et droit, un cœur d’or, une âme chevaleresque... un causeur adorable et dont on ne se lasse point... comme du veuvage.
Mais le vicomte Julien de Saint-Larry n’est pas h dédaigner non plus. C’est un caractère timide, réservé, doux, aimant, un peu mélancolique, jamais acerbe, jamais railleur. Ce serait un mari modèle. J’enrage de les avoir connus tous deux; je ne sais à quoi me décider.
un domestique apparaît et annonce:
M. le comte Raymond de Fleury.
LA BARONNE
Ah! celui-là vient a propos. Je vais le faire enrager d’abord... et lui demander conseil.