SCÈNE I
HORACE
Il entre seul , comme dominé par l'émotion la plus vive ; il paraît avoir repoussé une camériste ; il est pâle et un peu défait.
Àllezau diable !... J’entre céans comme dans une place de guerre, moi... et je répète, pour compliment de bien-
venue : Allez au diable! — Est-ce qu’on m’annonce, moi?... Est-ce qu’on annonce le bourreau dans la maison du condamné?...
Je dois être pâle comme la mort. Une sueur froide me couvre les tempes... j’étouffe... je n’y vois plus... je succombe! — Moi, commettre une action si lâche... m’abaisser jusqu’à une lutte... est-ce fratricide ou homicide que je dois dire?... Mais le malheur excuse tout, et je suis le plus malheureux des hommes. Qu’on en juge!
Voyons !... voyons !... et dressons un peu ici même le bilan de nos infortunes... afin de le déposer tout à l’heure... avec une profusion de circonstances aggravantes.
J’aurai trente ans en janvier prochain, et nous sommes à peine en avril. Je sors d’une famille distinguée, je tiens aux meilleures maisons de France... Je suis bien vu dans un monde où l’on me traite en enfant gâté... Je n’ai ni assez de talent ni assez d’orgueil pour être détesté par les hommes. Je lis assez de romans... et j’ai un assez bon tailleur... pour être bien vu par les dames. Mes intendants assurent que je possède en terres, titres ou contrats, huit ou neuf cent mille livres de rente. Je me porte bien; j’ai une réputation parfaite; j’aime les arts... et j’apporte, dit-on, dans leur culture, des façons royales et magnifiques. Ajoutez que je suis aimé d’une sirène de vingt ans comn^e il n’y en a pas une autre au monde... une figure à la Titien , une âme
fïère et chevaleresque... une fille aussi riche que moi , ce qui raye le chapitre des calculs ignobles... Enfin, tout!... tout!... Et me voila ici, le cœur bourrelé de remords et de terreur... chez elle... prêt à commettre l’action la plus noire... la plus criminelle... la plus!... un meurtre! un assassinat! avec préméditation, guetapens, valets subornés, entrée clandestine!...
Je m’étais presque résigné, j’avais pris mon parti en 1 brave... Mais hier, comme je le regardais en face...
1 lui ! — Qui, lui?... — Eh bien, lui! toujours lui! lui
sans cesse, mon abominable rival... Ne me suis-je pas avisé de lui trouver une ressemblance étrange... avec... avec le neveu de la duchesse ' ...
C’en était trop , et la fureur m’a fait descendre jusqu’à la résolution du crime. Encore si j’avais eu la précaution de me procurer d’une manière insidieuse la fatale etcriminelle substance... Mais non !... pour la première fois de ma vie j’ai mis le pied dans une officine d’apothicaire , et j’ai acheté moi-même, en plein jour... Comment est-ce qu’ils appellent ça?... (. Il tire un petit paquet de sa poche.') Voyons, bourreau! voyons, victi— maire, tu auras bien le courage de contempler l’instrument du crime que tu as résolu de commettre et d’en prononcer le nom!... (Il lit.) Noix vomique! Ah!...