‹ Théâtre des salonsChapitre 49 sur 76 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE CHEVALIER, YVONNE, en grande toilette. yvonne , à part.

Il rit... 11 paraît que mon neveu est en belle humeur... Mes diamants me vont à ravir; je suis sûre qu’il ne me reconnaîtra pas.

LE CHEVALIER

Ah ! ce pauvre cher oncle! a-t-on jamais eu une idée semblable... Épouser un magot de la Chine !

YVONNE , à part.

Qu’est-ce qu’il dit ?

LE CHEVALIER

Jamais je ne pourrai donner le nom de tante à une pareille caricature !

YVONNE

Ah ! c’est trop fort !

Hein ! quoi?... (A part.) La charmante personne !... Eli bien, a la bonne heure! voila un dédommagement. — Mademoiselle...

YVONNE

Je ne suis pas Mademoiselle, Monsieur, je suis Madame.

LE CHEVALIER

Madame... Il me semble que j’ai vu cette ligure— la quelque part.

YVONNE

Comme il est gentil !... c’est dommage qu’il soitsi moqueur... Eh bien ! je lui rendrai la pareille... Aucouvent, quand je voulais, je ne m’en tirais pas trop mal... Asseyez-vous donc , Monsieur.

le chevalier, s’asseyant.

Mille grâces, Mademoiselle...

YVONNE

Madame.

LE CHEVALIER

Pardon ! C’est malgré moi ; vous êtes si jeune !

C’est possible, Monsieur, mais en Chine, les magots se marient de très bonne heure.

LE CHEVALIER

Comment?

yvonne, à part.

Il est interdit... c’est bien fait, cela lui apprendra à être si malhonnête.

LE CHEVALIER , à part.

Ah ça! mais, est-ce qu’elle serait folle?... C’est donc un hôpital que le château de mon oncle!

YVONNE

C’est un grand sacrifice que vous nous avez fait de quitter Versailles. Mais nous vous en dédommagerons de notre mieux.

LE CHEVALIER, à part.

Ah ça! il paraît qu’elle me fait leshonneurs. (Haut.') Je

suis déjà complètement dédommagé par votre présence.

yvonne, à part.

Comme les hommes sont fourbes ! (Haut.) Mon mari et moi nous ferons nos efforts pour vous faire paraître le temps moins long ici.

LE CHEVALIER

Ah ! monsieur votre mari...

Il désire que nous soyons souvent ensemble.

LE CHEVALIER , à part.

Comment! il désire... mais c’est une très bonne idée qu’il a là. (A part.) Le diable m’emporte si j’y comprends rien. (Haut.) Monsieur votre mari n’est pas jaloux ?

YVONNE

Oh! Monsieur le chevalier, on ne peut pas l’être d’une caricature !

LE CHEVALIER

Ah ! décidément, il paraît que c’est son tic. Elle a la folie modeste.

YVONNE

Mes paroles semblent vous étonner , Monsieur; mais, du reste , croyez que je ne vous en veux aucunement.

LE CHEVALIER

Ah! vous ne m’en voulez pas. (d part.) C’est fort heureux... Quel dommage qu’une si jolie personne batte la campagne !

YVONNE

Après cela, parce que vous me trouvez laide, ce n’est pas une raison pour que je le sois.

LE CHEVALIER

Moi ! mais je vous trouve charmante, Madame , adorable , délicieuse.

Peut-être, parce que vous ne me reconnaissez pas ; le rouge , la poudre, les diamants, tout cela change un peu; et puis, on n’y voyait pas bien clair dans le parloir des Ursulines.

LE CHEVALIER

Le parloir des Ursulines... Quoi! vous êtes la jeune personne...

yvonne , lui faisant la révérence.

Dont vous avez refusé la main , Monsieur le che valier.

LE CHEVALIER

Ah! Madame, ne m’accablez pas... j’éprouve déjà assez de regrets... Je m’explique à présent un langage que je ne pouvais comprendre... Mon oncle a été bien indiscret et bien exagéré surtout.

YVONNE

Point du tout, Monsieur ; ne vous ai-je point entendu là tout à l’heure ?

LE CHEVALIER

Quoi ! Madame, vous avez pu croire que c’est de vous que je parlais ainsi?

YVONNE

N’espérez pas me donner le change, Monsieur; vous railliez votre oncle sur son choix.

Eh bien ! quel rapport?

YVONNE

C’est moi qui suis votre grand’tante, Monsieur le chevalier.

LE CHEVALIER

Vous , Madame !

Yvonne, lui tendant la main.

Et comme les grands parents doivent être indulgents pour la jeunesse , je vous pardonne tous vos mauvais propos... toutes vos méchantes pensées...

LE CHEVALIER, à part.

C’est qu’elle est ravissante ; comme le mariage change pourtant ! Ma chère tante !...

YVONNE

Eh bien , mon cher neveu?

LE CHEVALIER

Vous vous êtes bien moquée de moi tout a l’heure.

YVONNE

Un peu... Voyons, décidément, vous ne me trouvez pas trop laide?

LE CHEVALIER

Ah! Madame, jamais je n’ai rien vu de plus charmant.

Vrai ?

LE CHEVALIER

Est-ce qu’on ne vous l’a jamais dit?

YVONNE

Si... le duc, mon mari, me le disait ce matin encore; mais il ne le disait pas si bien que vous, et cela ne m’a pas fait tant de plaisir.

LE CHEVALIER, à part.

Quelle charmante innocence... en vérité, mon oncle est trop heureux pour un oncle. {Haut.') Sans doute, ce n’est point a moi de blâmer une union qui me procure le bonheur d’être votre neveu , Madame... Cependant, je suis étonné d’un pareil mariage, et la disproportion des âges...

YVONNE

Est grande, sans doute... mais le duc est si aimable...

LE CHEVALIER

Vous l’aimez?

YVONNE

De tout mon cœur.

LE CHEVALIER

Il est fort heureux, à son âge, d’inspirer un pareil amour.

De l’amour... je n’en ai point.

LE CHEVALIER

Ah!

YVONNE

J’espère bien n’en avoir jamais... ni pour mon mari , ni pour un autre...

LE CHEVALIER

Eh ! pourquoi cela?

YVONNE

On dit que cela fait le malheur de la vie, et je ne veux point être malheureuse.

LE CHEVALIER

Le fait est que c’est très logique ce que vous dites là. yvonne, se levant.

iV’esl-ce pas ? Et vous , Monsieur , avez-vous aimé ?

LE CHEVALIER

Oui , une fois.

YVONNE

Et y a-t-il longtemps de cela?

LE CHEVALIER

Il y a cinq minutes.

YVONNE

Cinq minutes!

LE CHEVALIER

Oui , il y a cinq minutes a peu près , j’ai vu entrer un ange, une fée; elle a parlé, et sa voix a pénétré mon cœur; tous ses mouvements ont une grâce , un charme que je ne puis vous dépeindre ; elle est a la fois belle et timide, innocente et fière, maligne et douce; c’est un démon, c’est un ange; enfin, c’est... ma grand’tante.

YVONNE

Vous prononcez* ces mots d’un air de mauvaise humeur; vous n’avez point voulu de moi pour votre femme, vous êtes fâché que je sois votre tante, et vous dites que vous m’aimez? je n’y comprends rien.

LE CHEVALIER

Vous avez raison... je suis fou... d’abord, de n’avoir pas compris dès le premier jour ce que vous valez... mais aussi , n’est-ce pas un peu votre faute?... à peine avez-vous parlé.

YVONNE

Monsieur le chevalier, on m’a toujours dit depuis mon enfance que les demoiselles ne devaient jamais parler; je parle maintenant parce que je suis une dame.

LE CHEVALIER

Ce n’est pas tout encore, permettez-moi de vous le dire, mais vous étiez coiffée et habillée...

A la dernière mode, d’il y a cinquante ans, n'est-ce

pas?... Mais ce n’est pas à moi qu’il faut s’en prendre;

c’est à ma gouvernante , qui m’avait arrangée comme

cela, en me disant: « Surtout, Mademoiselle, ne bougez

pas; tenez-vous bien droite; ne répondez que oui et

non : c’est ainsi qu’une fille bien élevée doit faire; et

de cette façon, vous plairez à coup sur a monsieur le

chevalier. » Alors, moi qui en avais bien envie...

LE CHEVALIER

Vous aviez envie de me plaire?

YVONNE

Mais sans doute.

LE CHEVALIER

Et moi , je ne vous déplaisais donc pas ?

YVONNE

Bien au contraire, et c’est ce que je disais ce mati encore a monsieur le duc.

Quoi ! vous lui avez dit...

YVONNE

Que je l’ai épousé tout exprès pour avoir le plaisir d’être votre tante.

LE CHEVALIER

Ah ! Madame, qu’avez-vous dit là?...

YVONNE

Qu’y a-t-il?

LE CHEVALIER

11 y a... que le duc a toujours été jaloux de moi.

YVONNE

Il a donc déjà été marié?

LE CHEVALIER

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