‹ Théâtre des salonsChapitre 61 sur 76 · MADAME DE BLANCHAMP , HÉLÈNE · texte numérisé non relu

MADAME DE BLANCHAMP , HÉLÈNE

Que je suis donc fâchée de m’être tant pressée ! Moi qui avais encore tant à faire ! La comtesse m’avait dit que je la trouverais à quatre heures. Je vois, Monsieur, que vous avez été trompé comme nous. Mais elle va bientôt rentrer, m’a-t-on dit.

LE MARQUIS

C’est ce qui m’a fait rester. (A part.) La mère est un

paquet, la fille est gentille; mais, bon Dieu! quelle province ! Je suis volé !

MADAME DE BLANCHAMP.

Hélène, prends mon chapeau , j’étouffe. Quand on a beaucoup de cheveux, et noirs surtout, garder un chapeau toute la journée, c’est écrasant. Tiens, prends aussi mon châle. Ce cachemire est si fin qu’il est d’un chaud... Ah!... je respire. ( Elle s'assied.')

HÉLÈNE

Ma mère, en attendant ma cousine, si nous regardions ma robe , qui est si jolie !

MADAME DE BLANCHAMP.

Tiens, tu as raison. Nous verrons en même temps ce qu’il nous reste encore à acheter. Donne-moi le paquet que nous avons apporté. Yoilâ ta robe ; elle n’est pas si mal que je croyais. Voila ma provision de gants... ils seront trop grands... j’ai la main si petite . Ah ! . Eh

bien, qu’est-ce que c’est que ce châle-là?...

HÉLÈNE

C’est celui que vous avez préféré.

Mais pas du tout; c’est celui que le commis voulait

me forcer a prendre. Ah! ces marchands sont d’une tyrannie!... Non-seulement ils refusent de vous montrer ce que vous désirez, mais quand, bon gré mal gré , vous avez fait un choix , ils vous envoient le leur.

HÉLÈNE

Maman, c’est ma faute. Pendant que vous regardiez les robes, le commis m’a demandé quel châle vous aviez décidément pris, j’aitdit que c’était celui-là.

MADAME DE BLANCHAMP.

Celui-là, celui-là était trop joli; l’autre était beau : il était rouge et jaune, deux couleurs riches, éclatantes.

Hélène, à part.

Au fait, il était de si bon goût, j’étais très étonnée qu’elle l’eût choisi.

MADAME DE BLANCHAMP.

Comme c’est ennuyeux ! il faudra le reporter. Hélène , j’ai déjà remarqué que vous aviez la manie de vous meler de ce qui ne vous regarde pas. Si vous aviez pris plus d’attention à choisir votre ruban, il irait mieux avec votre teint ; il vous rend jaune à vous faire prendre pour une jonquille.

helène, allant à' là glace , ôte son ruban .

Ce salon est mal éclairé; on y a l’air enfumé , à côté de ces meubles vert-choux.

le marquis , impatienté.

La comtesse est très blanche, toutes les couleurs lui vont. — On se meuble pour soi.

MADAME DE BLANCHAMP.

Alors pourquoi tout ce luxe ? Ce n’est pas pour soi qu’on endort tant d’argent dans un mobilier.

LE MARQUIS

Cela dépend du prix qu’on attache à sa personne. La comtesse, aimée, adorée de ses amis, s’enchâsse richement comme une pierre précieuse.

MADAME DE BLANCHAMP.

Oh! oh! Ce langage de lapidaire enthousiaste! C’est quelque orfèvre retiré.

le marquis, vivement.

Vous , Madame , dont j’ai entendu si souvent vanter le goût et l’élégance par notre amie la comtesse , vous devez, j’en suis sûr, comprendre qu’il n’y a rien de trop bien choisi pour entourer une jolie femme.

madame de blanchamp , à part, à Hélène. .

Son amie... Je me suis trompée... C’est qu’à présent on décore jusqu’à des fumistes. Je ne m’y reconnais plus.

Hélène, bas à madame de Blanchamp.

Maman, ce monsieur a de très bons principes; ce sera un mari pAfait.

Etes-vous marié, Monsieur?

le marquis, avec hésitation .

C’est une question que l’on m’a faite souvent. Pourquoi donc me l’adressez-vous?

MADAME DE BLANCHAMP.

C’est que ma belle-fille Hélène me faisait remarquer que vous aviez d’excellentes idées sur la manière d’encadrer les femmes ; on ne les a plus guère.

le marquis, empressé de changer de conversation.

Mademoiselle a trop de bonté d’avoir remarqué cela. (A part.') Que dire avec ces femmes-la? Voyons, lançons l’équitation, la mère a un air cavalier qui promet. ( Haut .) Montez-vous à cheval , Mademoiselle?

HÉLÈNE

Non, Monsieur. C’est bien amusant; j’en ai bien

envie.

MADAME DE BLANCHAMP.

Au couvent, c'est un exercice peu pratiqué. Mais tu vas y monter cet été avec ton père et moi. Je t’ai moimême dressé un fort joli poney.

hélène , minaudant.

Ah! quel bonheur d’avoir un cheval! Comme cela aurait fait enrager Claudie si j’avais pu lui dire que j’aurais un cheval, elle qui n’en a pas.

LE MARQUIS, à part.

Bon petit cœur, va! Ah ça! mais elles sont assommantes ces femmes-là!

MADAME DE BLANCHAMP.

N’a pas des chevaux qui veut. Ta riche dot, notre grande fortune, te permettent d’avoir ces goûts-là; tu vas vivre dans un monde où ces plaisirs sont presque obligés.

le marquis , à part.

Quelles parvenues !

MADAME DE BLANCHAMP.

Seulement il faudra tâcher d’être plus solide sur ton cheval que tu ne l’es sur tes propres jambes. Figurez-

vous, Monsieur, qu’elle s’est laissée tomber hier tout de son long en marchant dans le jardin. J’ai fait appeler les médecins les plus chers : ce n’était rien, elle ale bras à moitié cassé.

HÉLÈNE

Comment, rien?

MADAME DE BLANCHAMP.

Sans doute, tu pouvais te le casser tout a fait.

HÉLÈNE

Je voudrais bien vous voir à ma place.

MADAME DE BLANCHAMP.

Moi aussi, j’aurais voulu y être. Je ne serais pas tombée et cela ne me coûterait pas cinq cents francs. Ah! c est que je ne suis pas une poule mouillée , moi. Quand

je me suis mariée, il y a fort peu de temps de cela , j’étais fort jeune.

HÉLÈNE

11 y a douze ans.

MADAME DE BLANCHAMP.

Je n’en étais que plus jeune. Toi, tu avais dix ans, mais je dirai que tu n’en avais que six, parce que je suis bonne personne, moi. Donc,M. deBlanchanp, veuf de-

puis la naissance de cette petite, vivait avec une sœur qu’il adorait. Elle mourut, la pauvre créature. On mit cette enfant (montrant Hélène) au couvent et on remaria M. de Blanchanp, pour le distraire. C’est moi qui acceptai cette mission difficile ! J’inventai tous les plaisirs que put me suggérer mon imagination ; j’organisai , avec ses amis, des chasses, des cavalcades, afin de secouer son chagrin à ce pauvre homme ; tout cela m’a habituée a un mouvement perpétuel. Je suis d’une activité qui fait enrager toutes les femmes des environs , car aucune ne peut s’amuser comme moi. Aussi elles me détestent î

HÉLÈNE

Oh! oui, elles vous abîment : je sais cela par Louise de Pernon qui était au couvent avec moi.

MADAME DE BLANCHAMP.

La fille de ma plus proche voisine : elles sont toutes jalouses. Ah! îa jalousie , Monsieur, quelle horreur! Est-ce ma faute a moi, si elles sont toutes laides, sottes, plus ou moins infirmes ou poltronnes? Moi je me porte bien, je n’ai peur de rien, rien ne m’arrête.

le marquis, ironiquement.

C’est admirable ! Quel malheur, Madame, que vous ne puissiez courir en jockey au steeple-chase !

MADAME DE BLANCHAMP.

Ah! Monsieur, je n’ai pas pensé à avoir ce regret-là. Penh ! il faut bien que j’en fasse mon deuil.

LE MARQUIS

D ailleurs, on ne peut pas avoir tous les avantages. D après ce que je vois, vous en accaparez bien assez.

MADAME DE BLANCHAMP.

Je veux qu’Hélène soit comme moi. C’est bien plus commode pour un mari que ces femmes qui font semblant de ne pouvoir marcher, pour se faire donner une voiture. Moi, j en ai eu sans tant de simagrées ; mon mari me donne tout ce que je veux.

HÉLÈNE

Je crois bien ! sans cela, elle lui ferait des scènes à tout casser.

MADAME DE BLANCHAMP.

Ah ! c’est que je suis un bon compagnon pour lui. Telle que vous me voyez, Monsieur, je saute un fossé comme un chevreuil; j’irais d’ici à Melun à pied, en un jour, sans m’arrêter. Aussi, j’ai un excellent appétit, et je trouve, par parenthèse, que ma cousine tarde bien à rentrer pour le dîner.

IG

II est a peine cinq heures, et elle ne dîne jamais avant six heures et demie.

MADAME DE BLANCHAMP.

Ah! sapristi!... Hélène, sonne... que je demande quelque chose à manger. Je ne pourrai jamais aller jusque-là... je sens que je m’affaisse.

Hélène sonne , le Domestique entre.

Dites-moi, pouvez-vous me donner quelque chose de léger: du pain , du vin, du jambon, n’importe quoi. (Le Domestique sort.) J’ai besoin de prendre des forces rcour attendre le dîner.

LE MARQUIS

Mademoiselle vous tiendra sans doute compagnie... Un tel exemple est bon à suivre.

HÉLÈNE

Oh ! moi , j’ai goûté au couvent; mais , c’est égal, je mangerai bien encore.

Le Domestique rentre.

le marquis , à part.

Bonne disposition !

madame de blanchamp , s’ asseyant.

Ah ! son éducation ne sera pas difficile à faire.

Elles mangent.

le MARQUIS, à part.

Quel appétit; quelles femmes ! Jolie compagnie que Clemence me laisse là pendant qu’elle est à faire la charmante au ministère : je n’ai aucun plaisir à me venger. Voyons, du courage! Moins bien elles sont, plus Clémence enragera de me voir galant auprès d’elles.

HÉLÈNE

Maman, ce monsieur est très aimable, il met très bien sa cravate, bien mieux que le frère d’Amélie.

MADAME DE blanchamp , la bouche pleine.

Qu est-ce que c’est que ça le frère d’Amélie ?..

HÉLÈNE

Le frère dune de mes amies de couvent qui venait souvent la voir au parloir.

LE MARQUIS, à part.

Je vois que le couvent a eu son petit roman.

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