‹ Théâtre des salonsChapitre 62 sur 76 · UA · texte numérisé non relu

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MADAME DE BLANCHAMP.

La, voilà qui fait du bien : cela repose... Du vin excellent, vrai Château-Margot., du jambon pur Bayonne : rien ne met en appétit comme le jambon î je l’adore. J’en ai toujours chez moi, ou bien de la hure... les hures des sangliers que je tue à la chasse... (du marquis .) Chassez-vous, Monsieur?

LE MARQUIS

Oui, Madame, avec passion, (d part.) Cela m’est odieux , mais je ne sais plus ce que je dis avec cette femme : elle me donne envie de tuer quelque chose.

Alors venez nous voir dans notre Normandie avec ma cousine, qui m’a promis sa visite pour cet automme. Vous verrez comme d’ici là j’aurai formé Hélène.

le marquis, à part.

Cette pauvre petite, elle me fait pitié; elle ne demanderait peut-être pas mieux que d’être très gentille,' son dragon de belle-mère va la gâter complètement; elle est capable de lui apprendre à faire l’exercice et la charge en douze temps.

MADAME DE BLANCHAMP.

Ah! ce ne sera pas une de ces mijaurées de Paris,qu

ne savent ni boire ni manger sans crampes d’estomac; elles sont blêmes le soir, vertes le matin, maigres la nuit. Ah ! ça me rappelle une visite à madame de Piennes. Je ne fai pas raconté ça ?

HÉLÈNE

Non.

MADAME DE BLANCHAMP.

Je suis allée pour la voir tantôt : elle était encore au lit, à moitié morte d’un bal d’hier soir; elle m’a fait entrer dans sa chambre. J’avais beau la chercher sous ses couvertures, je ne trouvais rien; il n’y avait au lit que sa figure : le reste était dans les armoires.

LE MARQUIS

La jolie petite marquise de Piennes!... Mais c’est une perfection ! la tournure la plus charmante...

MADAME I)E BLANCHAMP.

Ah ouiche ! voilà!... Ces femmes de Paris, ça vous en fait accroire.

le marquis, à part.

Quel ton ! sa fille sera bien élevée. Ah ça! est-ce qu’il va falloir que j’entende cela longtemps? Je me sens le besoin féroce d’être sourd et aveugle. {Haut.') Etes-vous pour longtemps à Paris , Madame? Cela doit être pour vous un séjour fastidieux.

— ut —

MADAME DE BLANCHAMP.

Ah! ma foi oui, Monsieur. Aussi je pars dans deux jours. J’ai trois chevaux a vendre et quatre à acheter. Je veux profiter des fêtes de Caen. Cela amusera Hélène. Tu verras comme c’est intéressant, ces ruses de maquignons.

LE MARQUIS

C’est en effet un plaisir des plus charmants, auquel se livrent à présent les femmes les plus élégantes.... La preuve...

Il salue madame de Blanchamp en riant.

MADAME DE BLANCHAMP, à Hélène.

Il est très gentil, très gentil.

LE MARQUIS

Mais mademoiselle va trouver une grande différence entre cette vie et celle du couvent, ses travaux tranquilles, l’étude de la musique, de la peinture.

madame de blanchamp, donnant un coup d'éventail sur les doigts d’Hélène, qui va répondre.

Ah ! la musique ! j’espère qu’elle ne s’en occupera guère! (Elle se lève.) J’ai appris tout cela, parce que, quand on est riche, qu’on a de la naissance, il faut bien

ni

recevoir l’éducation de son rang et avoir l’air de savoir quelque chose. On n’est pas forcé d’en profiter : moi, je m’en suis bien gardée, car c’est ennuyeux pour tout le monde, la musique; c’est ennuyeux pour les élèves, c’est ennuyeux pour les parents ; c’est un tapage a deux, à trois ou à quatre temps, qui vient a chaque instant du jour vous percer les oreilles, pour vous faire entendre le même air, le même passage, qu’on ne sait jamais que pour les étrangers , quand on le sait !...

le marquis, riant.

Vous avez toutes les perfections d’un ange et l’esprit d’un démon. Vous décourageriez sainte Cécile ellemême.

MADAME DE BLANCHAMP, riant .

Ah! ah! ah! ah! Sainte Cécile, c’est un peu fort. Non; mais la, convenez entre nous que la musique est un de ces supplices intimes au bénéfice seul des professeurs. On devrait interdire sévèrement la musique dans les familles. Moi j’y aime mieux les querelles : au moins, on se raccommode, cela fait passer un petit moment agréable. Tous ces arts, Monsieur, c’est déplorable; tous les jours plus d’un mari est chassé de chez lui par la voix, ou le piano, ou la guitare de sa femme. Ça l’ennuie , le pauvre homme , il ne sait où se fourrer, et il s’en va faire un tas de bêtises auxquelles il n’aurait pas songé si madame n’avait pas envie de briller, le

soir, dans les salons de Paris. Et quels salons ! de petits quartiers de pièces pas plus grands que cela, où je ne puis tenir; j’y étouffe, j’y tourne au homard. J’aime bien le homard, mais pas pour lui ressembler!

le marquis, à part.

Ah çà ! mais c’est un sabre que cette femme-la. On ne peut parler de rien avec elle. Elle tranche, elle coupe ! — Elle n’aime que le jambon, et rien de ce qui est élevé, intelligent. Il faut que je tâche d’éviter la tirade sur la peinture. Elle ferait de tous les tableaux un massacre des Innocents.... Et Clémence qui ne rentre pas et qui me laisse ça sur les bras pendant deux heures ! Je suis exaspéré. — Ah ! j’entends sa voiture. . . Voyons , a mon poste! (A Hélène avec vivacité.) Mais mademoiselle renoncera peut-être avec regret aux arts qu’elle a appris à aimer, le chant, la musique d’ensemble, par exemple. {Avec intention.') Moi, je serais désolé que ma femme ne fût pas musicienne.

Geste de résignation de madame de Blanchamp.

Hélène , vivement.

Oh! je chante... — Avec Claudie nous chantions des duos : celui de Lucia , de La Favorite. — Elle faisait l’homme; mais elle chantait d’un faux : c’était a mourir de rire. Vous chantez donc, vous, Monsieur?

LE MARQUIS

Oui, Mademoiselle. Le duo de La Favorite est la, voulez-vous que nous l’essayions? (A part.) J’entends ma femme.

IL veut emmener vite Hélène au piano , et, quand la Comtesse entre , elle le trouve très empressé auprès d'Hélène.

Hélène , à madame de Blanchamp.

Maman , j’ai peur.

MADAME DE BLANCHAMP, la pOUSSünt.

Va donc! — On a dépensé assez d’argent et tu as eu d assez bons maîtres pour que tu n’aies peur de rien.

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