LE CONGRÈS DES STATUES
U scène se passe dans Tile des Cygnes, au dépM des marbres, à U hauteur de Grenelle. Il est minuit. I.a lime donne, et éclaire une multitude de statues, les unes debout, les autres assises sur legaxon
Le bureau est ainsi composé :
PréOdent : Hcnn IV.
Vice-présideDts : Guitemberg et la statue du Commandeur.
Secrétaire-rapporteur: Rossini.
HBHBi iT (du Pont-Neuf), agitant une sonnette. — Messieurs, la séance est ouverte.
QOELQUEs VOIX. — Nous ne sommes pas en nombre. D AUTRES VOIX. — Si ! si !
■ARCBAC (de Chartres). — Je demande l'appel no-
nsscARTEs (de Tours). — Vous avez raison; l'appel nominal ! La méthode avant tout. (On procède à Cappel
nominal^ dont le résulUit donne un excédant de dix-huit membres.)
HENRI IV. — Ah! vous voyez bien. La parole est à monsieur le secrétaire, pour la lecture du procès-verbal de la dernière séance.
ROssiNi (du contrôle de l'Opéra), se levant. — Messieurs... je prie le bureau, ainsi que mes cliers confrères, de m'excuser... (A part.) Que ces sous-picds de marbre me gênent ! (Haut.) Le temps m'a malheureusement manqué pour rédiger le procès-verbal en question. (Murmures.)
HENRI IV. — Le bureau, qui comptait entièrement sur vous, monsieur Rossini, ne peut s*cnipècher de vous manifester son mécontentement. Gomment voulez-vous que nous arrivions à des séances régulières si vous, un membre de notre comité, vous êtes le premier à donner l'exemple de l'infraction à nos statuts?
u. DE TODRKY (de Bordcaux). — C'est intolérable, en efTet.
ROSSINI. — Permettez...
BoiELDiEu (de Rouen). — 11 faut infliger un blâme public au secrétaire !
ROssiNi.— Monsieur Boieldieu en parle bien à son aise. Je ferai observer à rassemblée que ma situation au milieu d'elle est tout à fait exceptionnelle et mérite quelque indulgence. Je suis encore vivant, j9^r £acco/ J'ai des devoirs à remplir sur terre, et cela me force à faire deux parts de mon temps, Comme homme, je vous suis
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tout accpiis ; mais comme statue, je manque évidemment de loisirs.
SQCHET (de Lyon). — Ha raison.
ftossim. — Ce soir, par exemple, afin de ne pas faire défaut à notre réunion, j'ai été obligé de m*esquiver de chez moi en laissant inachevée une partie de bouillotte avec quelques amis. 11 ne me reste plus une seule minute pour faire des opéras et des macaronis. Je ne mo plains pas, je n'ai pas ce mauvais goût. Hais je désirerais an moins que le comité voulût bien m'adjoindre quelqu'un.
•oiELMEu. — Toujours paresseux !
HKHBi IV. — Les fonctions de 'secrétaire incombant aux plus jeunes membres, je propose à l'assemblée M. Casimir Delavigne (du Havre-de-Grâce).
CASIMIR DELA VIGNE. — Ma vuc cst bien mauvaise...
iiEHRi IV. — Si personne ne réclame le scrutin, nous voterons par assis et levé. — Que ceux qui désirent N. Casimir Delavigne pour secrétaire rapporteur veuillent lever la main. — Très-bien. Il y a presque unanimité. La contre-épreuve est inutile. H. Casimir Delavigne est nouuné secrétaire rapporteur conjointement avec M. Rossini.
CASIMIR DELAVIGNE. — Commc c*est désagréable ! (il M. de Buffon.) Ne pourrais-je pas me dés'sfer de mes fonctions en votre faveur, monsieur le comte?
BVPf o?f (du Jardin des Plantes). — Merci ; je ne veux pas abimer mes manchettes .
GOETHE (de Francfort), traversant le pont de GreneUe avec Pierre Corneille. — Hâtons-nous, mon cher collègue, je vois là-bas que la séance est commencée.
PIERRE CORNEILLE. — Écoutez douc; je suis y&m à ]Hed de Rouen, et mon soulier me fait mal.
GOETHE. — Ah oui ! ce fameux soulier...
heuri it. -- L'ordre du jour appelle le dépouillement de la correspondance. — Monsieur le secrétaire, vous êtes invité à lire les lettres parvenues au comité, (hossini lit plusieurs réclamations de statues auxquelles il manque un n^, un bras ou quelque autre portion d* ellesmêmes.)
parmentier (de Hontdidier), au général Damesme. — Hum!... ne sentez-vous pas, comme moi, une odeur...
le général damesme (de Fontainebleau). — Une odeur de pipe? Oui.
HEXRI IV. — Qui est-ce qui fume ici ?
mannerek-pis (de Bruxelles). — Pardlne ! ce n est pas difficile à deviner, savez-votts; c'est Jean Bart.
JEAN BART (de Dunkcrque). — Méchant gringalet! je vas t'envoyer dans la Seine.
HENRI IV, avec douceur. — Voyons, Jean Bart; il y a des dames.
JEAN BART, cn murmuraut. — C'est bon; on va s'éteindre...
MANNEEEN-pis. — Si VOUS Rvez bcsolu de moi pour ça, savez'vous?
JEAN BART. — Mille sabords ! (/{ menace Manneken^
THÉÂTRE OU FIGARO Ifô
pu, qui 9e sauve deiriêre la statue de Grétry (de Uëge).
JEASSB HÂCUETTE (de Beauvais), bas à Jean Bart. — Allez, finissez votre pipe« mon brave; ne vous gênez pas pour moi. Je ne suis pas une mijaurée.
paiLiBERT-miAMOEL (de Turin). — Silence donc! écou« tez la correspondance.
JEA5 DE LA FOKTAiNE (de Chàleau-Thierry) . — Quelle correspondance?.. . Dites-moi, a-t-on élevé une statue à Barruch?
uEJîRi IV. — Ces diverses réclamations seront renvoyées à la commission de restauration. — Maintenant» messieurs, si vous le voulez bien, nous allons passer à la réception de notre nouveau collègue, M. Lhomond.
DocANGE (d'Amiens), à Cambrqpne. — C'est mon compatriote. Une excellente acquisition pour notre société, vous verrez.
CAMBBOiiHE (do Nautcs). — Eh ! qu'est-ce que cela me fait?
DCCAKGE. — Dites donc, vous le prenez sur un ton...
CABBBORftE. — Jc Ic prcnds comme il me plaît ; allez TOUS promener, vous l
DCGAXGK. — Monsieur!...
CAMBBOiiKE. — ... La garde meurt et ne se rend pas.
HEKBi IV. — Monsieur Lhomond, vous pouvez vous avancer...
LÀ TOOB (de Saint-Quentin). — Le masque est ingrat ; je n'aurais pas aimé à des.'iner celte té'.c-IA.
JEASRE iiACHETTB (de Bcauvais^, à Clémence Isaure. — Qu'est-ce que c*est que ce Lhomond? un guerrier 1
cLÉ]lE^ce isAURE (du Luxembourg). — Non, madame, un professeur.
JFANNE HACHETTE. — EllCOre !
LiioMONo, lisant un papier. — Jeunes élèves... je veux dire : chers collègues... distinguo... Mon bonheur est grand de me trouver parmi vous, et je puis m*écrier comme dans les exemples de ma Grammaire : Je suis favorisé de la fortune, mihi favet for.'una!... car, ainsi que vous ne Tignorez point, faveo n*a fo'M de passif...
DUGUEscLiN (dc Diuan). — Que nous chani? ce particulier-là?
LHOMOKD, continuant. — Je viens de parler de ma Grammaire; c'est assez naturel, n'est-ce pas? Un père aime ses enfanfs, pater amatsuos libéras... Je vous parlerai tout à l'heure de mon Epitome et de mon De viris illnstribus; car, moi aufsi, je fus un auteur fécond... J'ai été lu, lectussum ou fui...
JEANNE HACHETTE, à Clémence Isaure. — Comprenezvous quelque chose ?
CLÉMENCE ISAURE, sècliement. — Mais certainement, c'est de la belle latinité.
JEANNE HACHETTE. — Excuscz-moi, madame. {A part.) Bégueule, va!
LHOMOND, continuant — Quelques-uns d'entre vous, mes chers collègues, se souviennent peut-être encore de mes leçons... Je me réjouis de vous avoir été utile ;
toornez : de ce que je vous ai élé utile, gaudeo qnod Hbi profuerim,.. Pendant loule ma vie, j'ai pu dire avec orgueil : j'enseigne la grammaire aux enfants; tournez : j'instruis les enfants sur la grammaire, doceo pueros grammaticam... Je reçois aujourd'hui la récompense de mes travaux. . Ha Grammaire..,
PIERRE LE CRAHD (de Pétersbourg) — Ah çà! est ce qu*il ne va pas sortir de sa Grammaire?
JACQUAHT (de Lyon). — 11 commence à me mécaniser. « DUCAKGC (d'Amiens) à Érasme, — C'est une excellenle acqaisition pour notre société que ce Lhomond. Êtes- Tons de mon avis?
K1IAS1IE (de Dordrecht). — Je n'ai pas d'avis. MANHEECsi-ris, s'approclmvt de D\icange. — M'sieu, c'est -y vous qui avez fait Trente ans ou la Vie d*nn joueur î (Ducange lui lance un regard courroucé.)
LiroHORD, continuant. — Ce serait pour mon cœur une douce satisfaction d'apprendre que ma Grammaire est toujours en usage dans les collèges... Ce livre coûte vingt sous, hic liber constat viginti assibus... Du moins, c'était ce qu'il coiUail dans mon temps... dans mon temps... — Ah! mon Dieu ! j'ai inleiwerli les feuillets <ie mon discours; ce sont mes élèves de sixième qui me les auront chipés... Comment m'y retrouvera présent? — (ihers collègues... statua^ la stalue... Laquais, chas- •^zles mouches... Les verbes déponents se conjuguent comme les verbes passïs. — Est-ce pendant le trajet que je les ai égarés?... Bonus, bonaj bonum.
CAMBRONNE. — Qui est-cc qui nous a fichu un Chinois pareil ?
MANMEKEif-pis. — A bas les pions ! Vivent les vacan* cesl {Tnmtdte.)
cijTTBiiBERG (de Slrasboufg), basa Henii IF.— U faut venir à son secours.
HENRI IV. — Monsieur Lhomond, l'assemblée tout entière déplore vivement la perte de votre manuscrit... d'autant plus qu'elle était décidée à en voter l'impression — chez notre collègue Guttemberg. {Mouvement d^ GtUtemberg.) Le comité vous remercie des compliments que vous avez bien voulu lui adresser, dans une langue qui vous est famiUérc et à la culture de laquelle vous devez votre plus beau titre de gloire.
LE GÉftÉRAL DB BoiGNE (dc Chambérj), étonné. — S'ex* prime-t-il assez bien, cet Henri IV ! Où diable a-t-il été chercher ces formules académiques?
DOCANCE, à DeiJiardin de Saint-Pierre.— ' Voulez-vous me permettre de vous exprimer mon opinion?
BERNARDIN DE sAiNT*piERBB (du Hâvre). — Volontîers» monsieur Ducange.
DDCANGÈ. — Eh bien! Lhomond est une excellente acquisition pour notre société. U nous dédommagera de cette masse de freluquets et d'artistes que la France nous envoie depuis quelque temps, je ne sais pourquoi.
MAURICE DE SAXE (dc StrBsbourg). — Laissez donc! il est assommant, votre Lhomond. {Ducange s'êloignâj anéanti.)
THÉATIIE DU FIGARO 1»
HEBU iT. — Messieurs, pour terminer la séance, je vais prier l'honorable M. Vienne! de nous dire une table. (Surprise dans tavditaire,)
FuisiBOBs Toix. — Mais M. Yiennet n'est pas de notre société.
l'abbé de lépèe (de Versailles). — H. Viennet n'a pas de statue!
«B4VFB0T-SAIBT-IIIUIBE (d'Étampos) . — Pas possù)le!
HBBBi IV. — On m'avait affirmé cependant...
VOIX BOHBBCusEs. — La clôture ! la clôture!
L'ordre du jour étant épuise, l'assemblée procède, par voie d'éledion, an renooreUement par tiers du comité. Yoici les noir.s des dû-liuit membres sortants :
Guillaume le Conquérant, Jenner, Augustin Haûy, Molière, Le Rémouleur, Fléchier et Henri IV.
Ont été élus, en remplacement et après un seul tour de scrutin *
Spartacus, 31 4 voix;
Puget, SU ;
Amyot, 296 ;
Mathieu Dombasle, 295 .
Jacques Cœur, 290 ;
Gamëe, 288 ;
Talma et Louis XIV, ex œqttOj 281 .
Immédiatement, le comité a constitué son bureau, qui se trouve composé de la manière suivante, pour Texerdce 1800-1861 :
PBésiDEKTs d'âge : Hemnon, madame Loth.
PBÉsiDEKT : Pasquin.
VICE-PRÉSIDENTS : Voltaire, le maréchal Ney. sECRéTAiREs-RAPPORTEURs i Rossiiii, CasunÎT Delavigne. TRésoRUR : Jacques Cœur (de Bourges).
ARCHIVISTE : HassiUon (delà place Saint-Sulpice).
UN COQ, dans le lointain. — Cocorico 1 PASQDiN. — Messieurs, la séance esl levée.