‹ Théâtre du Petit Château. IllusChapitre 18 sur 90 · TABLEAU FINAL · texte numérisé non relu

TABLEAU FINAL

Le salon de madame Duvernet. Au devant l'arbre de Noël. Saint Joseph et la sainte "Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. Les trois mages. Deux bergers. Deux anges. Les deux familles derrière le tableau. On chante un chœur de Noël. Quand il est fini , Françoise paraît à la porte.

FRANÇOISE

Madame est servie.

PERSONNAGES

JULIE

PAULINE

CAROLINE

ÉLISA

LOUISE

MARIE

LE PÈRE

LA MÈRE

LE PETIT FRÈRE

LA PETITE SŒUR

CLARA

FRANÇOISE

La scène représente une salle d'étude dans une pension. Sur une table, au milieu, JLLlfj écrit une lettre, et IjLlbA. copie un devoir. A droite, PAL'LIlNri lit un livre en cachette sur une petite table. Derrière Julie, LUUliSrj apprend sa leçon. Mr\Kl.Ei tricote assise près d'Élisa. LAliULlArj est assise en avant dans un fauteuil, son ouvrage sur les genoux. Elle a les yeux en l'air, et les mains appuyées sur les bras du fauteuil.

JULIE, cessant d'écrire.

Quel ennuyeux jeudi! Il pleut à chaque instant, et l'on

ne peut pas aller au jai'din. (Avançant la main pour toucher Caroline.) A quoi pensez-vous donc, Caroline?

CAROLINE, réveillée en sursaut.

Mon Dieu ! Julie, que vous êtes insupportable! Je pense à des choses qui ne vous intéressent pas.

PAULINE

Je parie que Caroline pense à la robe qu'elle aura pour aller à la noce de sa cousine aux cheveux d'or.

CAROLINE

En tout cas, cela vaudrait mieux, mademoiselle, que de lire en cachette un livre défendu.

PAULINE, d'un ton piqué.

C'est un très-bon livre, mademoiselle; c'est l'histoire d'un enfant perdu dans les bois.

JULIE

Oh! je l'ai lu; c'est bien amusant. Il y a dedans un grand homme brun, avec une longue barbe et une hache, qui est si méchant ! Il m'a fait bien peur.

MARIE

C'est pourtant bien mal, mesdemoiselles, de perdre ainsi votre temps à lire des livres qui n'ont ni queue ni tête, quand vous savez combien de fois on nous l'a défendu.

JULIE

Bon ! voilà Marie qui nous sermonne, selon sa louable habitude! Si on l' écoutait, on ne pourrait jamais s'amuser.

LOUISE

Mesdemoiselles, je voudrais bien apprendre ma leçon.

Je n'en viendrai jamais à bout, si vous faites tant de bruit.

PAULINE

Ma foi! tant pis. C'est aujourd'hui jeudi.

MARIE

Ce n'est pas gentil, Pauline, ce que vous dites là. Vous savez combien la pauvre Louise a de peine pour apprendre ses leçons.

JULIE

C'est vrai. On nous donne des leçons si difficiles! Soyez tranquille, Louise: je vais reprendre ma lettre ; je ne vous

ferai plus de bruit. (Elle se remet à écrire. Moment de silence.)

ÉLISA

Mesdemoiselles, qu'est-ce que je vois donc là ? La vengeance de la reine Pruneau, le, n'ai jamais entendu parler

de Cette reilie-là. (Elles se mettent toutes à rire.) PAULINE.

Oh ! la bonne plaisanterie ! C'est la reine Brunehaut. Son nom est revenu assez de fois à la dernière leçon. Quel devoir copiez-vous donc là ?

ÉLISA

C'est celui de la petite Lili.

MARIE

Avouez, Élisa, que c'est un peu honteux pour vous de

Gl THEATRE DU PETIT CHATEAU

copier le devoir d'une petite fille qui n'est pas moitié aussi avancée que vous.

JULIE, levant la tète.

Ma chère Marie, vous êtes tout à fait désagréable de

nOUS pi'Ôcher tOUJOUrS. (Elle se remet à écrire.) PAULINE.

On dirait qu'elle est venue au monde grand'jnaman.

MARIE

Je ne vous dis que des choses raisonnables. Vous feriez bien de les écouter.

CAROLINE

Laissez-les dire, Marie; vous savez bien comme elles sont. Mais où est donc la petite Lili?

élisa.

Elle vient d'aller se coucher. Elle avait un peu mal à la tète.

JULIE, cassant d'écrire.

Lucie est malade? Ah bien! voilà quelque chose pour remplir ma lettre.

CAROLINE

Ah! vous écrivez chez vous, Julie? Est-ce que vous mettrez un mot pour la sœur de Lili ?

JULIE

Cette bonne Clara! je ne demande pas mieux. Ella pass? la moitié de ses soirées chez mes parents.

CAROLINE

Nous étions si amies quand elle était ici! Dites-lui que je pense toujours à elle.

JULIE

Je n'y manquerai pas. (Elle se remet à écrire.) PAULINE.

Mesdemoiselles, il faut que je vous raconte quelque chose.

ELIS A, jetant sa plume.

Oh! je veux bien. Cela finit par m' ennuyer de copier les hauts faits des Mérovingiens.

LOUISE, se levant.

Je vois bien que je ne pourrai jamais apprendre ici ma leçon. Je vais aller la repasser au petit carré. (Eiie sort.)

PAULINE

Cette pauvre Louise ! Elle est bien bonne de se donner tant de mal ! Enfin! cela la regarde. Voici mon histoire. Figurez-vous qu'il y a trois jours...

JULIE

Pardon, Pauline, si je vous interromps. Marie, voudriez-

vous avoir l'obligeance de me dire s'il faut mettre je croîs que je ferai, ou je crois que je ferais?

MARIE

Cela dépend de la phrase. Qu'est-ce que vous croyez donc faire ?

JULIE

Une maladie. (Elles se mettent toutes à rire.) PAULINE.

Mesdemoiselles, je vais aller demander une infusion pour Julie. Voyez un peu comme elle a une mine d'hôpital. (Nouveaux rires.)

JULIE

Riez tant que vous voudrez. Je sais bien que l'autre jour encore j'ai eu mal à la tête. Et puis, il faut bien remplir sa lettre.

PAULINE

Cela, c'est vrai.

MARIE

Il ne faut mettre, ma chère Julie, ni je ferai, ni je ferais. Pourquoi tourmenter inutilement vos parents? Vous sentez bien vous-même que vous n'avez pas envie de faire une maladie.

JULIE, baissant la tête.

Vous avez raison, Marie; mais je n'y puis rien. La

phrase est Commencée. (BU* se remet à écrire.)

PAULINE

Maintenant, attention ! Je commence mon histoire.

LOUISE paraît à la porte.

Venez vite à la lingerie ; on vient de sonner. (Éiisa, Caroline et Marie se lèvent et rangent leurs affaires.)

PAULINE

Ah! quel ennui! C'est toujours comme cela, quand je veux raconter quelque chose. Et ce linge à ranger! Y

a-t-il rien de plus insipide ? (A Élisa, lui tendant un petit cahier.)

Ma petite Élisa, voici mon carnet de linge. Vous seriez bien gentille si vous vouliez prendre mon linge à ma place. Vous direz que j'achève une lettre très-pressée.

MARIE

Fi! Pauline. (Eiie sort.)

PAULINE

Allez toujours, Élisa, et dépêchez-vous. J'ai le numéro 5.

ÉLISA

Oh ! j'aurai bien le temps. (Elle sort à pas lents.)

JULIE

Je pourrais bien en faire dire autant, il me semble, moi qui écris réellement une lettre, (a Caroline.) Ma chère Caroline, voudriez-vous vous charger de mon linge ? Sans cela, je ne finirai jamais d'écrire cette lettre.

CAROLINE

Je veux bien. Donnez-moi votre carnet.

JULIE, fouillant dans sa case.

Eh bien ! où est donc mon carnet? Bon ! le voilà perdu! C'est le troisième depuis le commencement de l'année!

On dirait qu'ils le font exprès. (Lui tendant une feuille de papier.)

Tenez, inscrivez là-dessus. Gela se retrouvera toujours.

(Elle se remet à écrire.)

CAROLINE

Mademoiselle Mathilde ne sera pas contente de ne pas voir votre carnet; mais je verrai à vous excuser. Ne m'oubliez pas auprès de Clara. (Eiie sort.)

PAULINE, venant s'asseoir auprès de Julie.

Maintenant que nous voilà seules, je vais vous raconter mon histoire.

JULIE

Et ma lettre? Ah ! j'y pense. Je ne sais plus qu'y mettre: votre histoire vient tout juste à mon secours. Je veux l'écrire pendant que vous la raconterez. (Eiie se remet à écrire.) Allez, je vous écoute.

PAULINE

Je vous disais donc, ma chère, qu'il y a trois jours, un homme d'ici s'en revenait d'une vigne qu'il a du côté du Ribeauvillé. C'était déjà sur le tard, et l'on ne voyait plus bien clair. Comme il arrivait à Zellenberg, il a rencontré une famille de Bohémiens, campée sur le petit terrain

perdu qui est juste en face la montée. En tournant le sentier qui mène à Zellenberg, il a entendu des pas qui le suivaient. Il ne s'est pas retourné, et, quand il a eu dépassé le village, il s'est mis à courir. Alors son pied a rencontré une grosse branche qu'on avait jetée sur la route, et il est tombé tout de son long. C'est une externe qui m'a raconté cela. Elle a vu l'homme ce matin : il a encore la figure tout écorchée.

JULIE, cessant d'écrire.

Eh bien! c'est là toute votre histoire? Et moi qui ai déjà commencé à la raconter! Il faut maintenant que je lui fasse une autre fin: on se moquerait de moi. C'était bien la peine de me promettre quelque chose de curieux!

PAl'LIXE.

Je ne vous ai rien promis. Si vous ne trouvez pas mon

histoire CUrieUSe, j'en Suis fâchée. (Elle prend son livre en boudant. Julie se remet à écrire. Moment -de sile nce.)

CAROLINE, entrant.

Ma pauvre Julie, vous avez une mauvaise note. J'ai eu beau dire; on ne m'a pas écoutée.

JULIE

C'est cela; on me fait toujours des injustices. Je vais

joliment l'éCI'ire à papa. (Elle se remet à écrire.) PAULINE.

Et moi? on n'a rien dit?

CAROLINE

Je crois qu'Élisa n'est pas encore allée chercher votre

linge. (Élisa entro tenant deux lettres à la main.) PAULINE.

Eh bien ! et mon linge?

ÉLISA

Ma foi, j'ai vu venir le facteur, et je suis allée voir. Ne grondez pas; je vous apporte une lettre, (eiio lui donne u

lettre.)

PAULINE

. Ah! quel bonheur! (Elle ouvre sa lettre.)

JULIE, sans cesser d'écrire.

Et l'autre? Est-ce pour moi?

ÉLISA

Non, c'est pour Caroline. Tenez, Caroline, je crois bien que c'est de l'ancien 24, dont vous parlez toujours, (biu

donne la lettre à Caroline qui l'ouvre.)

JULIE

C'est trop fort! voilà trois semaines que je n'ai pas reçu de lettre. Personne ne pense plus à moi.

ÉIJSA.

Et combien y a-t-il de temps que vous n'avez pas écrit?

JULIE

Olî! il n'y a pas plus d'un mois. (Elle se remet à écrire.) CAROLINE.

Mesdemoiselles, Babettli m'écrit de Zurich qu'elle viendra bientôt passer un mois ici. Vous verrez, Élisa, comme elle est gentille !

PAULINE

Ah! que je suis contente! Courons vite dire cela aux

anciennes. (Pauline, Élisa et Caroline sortent en courant.) JULIE, ployant sa lettre.

Voilà qui est fait! J'ai bien grondé papa. Maintenant, le petit mot pour Clara. Qu'est-ce que je vais lui dire? Tiens, je vais lui raconter l'histoire de Lili au déjeuner, ce

matllî. (Elle écrit. Moment de silence.)

MARIE, entrant.

Julie, voilà qu'il fait beau! Tout le monde est au jardin. On m'envoie vous chercher.

JULIE, sans cesser d'écrire.

Je vous remercie bien, Marie. J'ai encore deux lignes à faire. Si vous aviez l'obligeance d'attendre une minute, je vous donnerais ma lettre à porter.

MARIE

Volontiers. J'espère bien, ma chère Julie, que vous

n'aurez pas trop alarmé vos parents avec votre prétendue maladie. On a sitôt fait d'effrayer les gens qui vous aiment.

JULIE, écrivant.

Mon Dieu! j'en suis bien fâchée : ma lettre est faite. Je vous promets que cela ne m'arrivera plus.

MARIE

On a bientôt fait de recommencer une lettre.

JULIE, fermant sa lettre et mettant l'adresse.

Enfin! c'est bien heureux! Ne me parlez pas de recommencer; je suis trop fatiguée. (Lui tendant ia lettre.) Tenez, Marie, mettez-la dans le porte-lettres.

MARIE

Vous ne venez pas au jardin?

JULIE

iNon; je me sens comme une envie de dormir. Je vais essayer. Voulez-vous m'aider à ranger la table? (eiios portent la table sur un des côtés do la scène.)

MARIE

Bonne nuit, Julie. Ne faites pas de mauvais rêves.

(Elle sort. )

JULIE , se mettant dans le fauteuil.

On est tout à fait bien dans ce fauteuil. Voilà que je tiens la place de notre cher professeur! Voyons un peu si

je saurai gronder comme lui. (Grossissant sa voixj « Mes pe- « tits enfants, vous faites bien du bruit! » (Reprenant sa voix naturelle.) Non, ce n'est pas cela. Je ne pourrai jamais faire

Sa grOSSe VOix. Dormons plutôt. (Elle s'étend dans le fauteuil.)

Marie avait pourtant raison. Si j'allais effrayer papa, qui a si facilement peur pour moi ! Et ma chère maman, que vat-elle dire? Et ma vieille Françoise, qui voudrait me mettre dans du coton? Peut-être qu'ils pensaient bien à moi tout à l'heure, pendant que je leur faisais ma lettre avec toutes les bêtises qui me passaient par la tête ! 11 me semble que je la vois arriver, cette maudite lettre... C'est le soir... Papa la lit... Mon petit frère... Clara... (Eiie s'endort.)

Un rideau se tire , et l'on aperçoit la famille de Julie rangée autjur d'une table. La lampe est allumée. LE 1 ERE vérifie les additions d'un livre. LA MÈRE tricote une paire de bas. LE PETIT FRERE écrit une page d'écriture. LA. ILlllL bOELR ourle un mouchoir.

LE PÈRE, cessant d'additionner.

Je n'ai pas l'esprit en repos. Il me semble qu'il y a bien longtemps que nous n'avons pas reçu de nouvelles de Julie.

LA MÈRE

Il y a aussi longtemps que tu ne lui as écrit , mon ami.

LIS PÈRE

Tu sais bien combien je suis écrasé de travail depuis

quinze jours. J'attendais une lettre de l'enfant. Ah ! il me tarde bien de la ravoir. Elle doit être savante maintenant. Je suis sûr qu'elle pourrait m' aider dans ces comptes qui absorbent toute ma journée, (n se remet à compter.)

LA MÈRE

A moi aussi, il me tarde bien. Si mes pauvres yeux me permettaient d'écrire, je lui aurais déjà demandé de ses nouvelles. Voilà que je ne suis plus jeune! J'ai bien besoin d'elle aussi pour tenir tout notre linge en ordre.

LA PETITE SOEUR

Ne t'inquiète pas, maman; je puis déjà t' aider en attendant qu'elle vienne. (Montrant son ourlet. ) Regarde un peu ce mouchoir que tu m'as donné à ourler pour elle. N'est-C3 pas que c'est bien travaillé ?

LE PETIT FRÈRE

Et moi, je vais vite me dépêcher de bien écrire. Je ferai toutes les lettres pour la pension.

CLARA, entrant avec son panier à ouvrage.

Bonjour, monsieur. Bonjour, madame.

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