OTTILIE
Oh ! maman, je l'ai bien connue à l'Institut. C'est la meilleure petite fille qu'on puisse voir.
GELDHAUS.
Voilà ce que c'est, madame, que d'avoir voulu mettre votre fille à l'Institut, malgré mes observations. Voyez un peu à quoi l'on est exposé!
MADAME DE GELDHAUS.
Laissez-moi faire, le mal ne sera pas grand. uottuie.) Je vous défends positivement de lui parler. Entendez-vous,
mademoiselle? (Entre la famille Petermann.)
PETERMANN) saluant profondément Goldhaus.
Monsieur le chevalier, j'ai bien l'honneur.
GELDHAUS, saluant de la main.
C'est bien, Petermann.
MADAME PETERMANN, faisant la révérence à madame de Geldhaus.
Madame la chevalière voudra-t-elle bien de mes civilités ?
MADAME DE GELDHAUS, jouant de l'éventail.
Comme il vous plaira , madame.
BARBARA, courant s'asseoir auprès d'Ottilie.
Ah! bonjour, Ottilie; quel bonheur! (Elle l'embrasse.)
MADAME DE GELDHAUS, se levant, et faisant lever Ottilie.
11 n'y a vraiment pas place pour trois sur ce banc.
AllonS-nOUS-en. (Elles sortent.)
BARBARA, les larmes aux yeux.
Adieu, Ottilie!
OTTILIE, se retournant.
AdieU, Barbara! (Samère lui lance un regard courroucé.) GELDHAUS, se retournant au moment de sortir. (A Petermann.)
Dites donc, Petermann, vous savez que vous êtes dans la partie réservée des jardins? Vous ne pouvez pas rester là sans une autorisation spéciale. Je vous préviens, mon cher, dans votre intérêt. Il pourrait passer un garde.
PETERMANN, se redressant.
Je possède l'autorisation, monsieur!
GELDIIAUS.
Ah ! bah !
PETERMANN, mettant la main à sa poche. Si VOUS en doutez... (Geldhaus lui tourne le dos et sort.) Il ne
m'écoute pas. Être vil et grossier, va
BARBARA, s'essuyant les yeux.
Ma pauvre Ottilie, que j'aimais tant, et que je n'ai pas vue depuis deux ans ! Quel dommage ! Sa mère est bien méchante !
MADAME PETERMANN
Elle ne faisait pas tant la fière quand je l'ai connue petite, et que sa grand' mère vendait encore de la salade au marché, avec son casaquin de grosse toile, qu'on lui aurait donné deux sous. Dame! à présent, ça vous a des robes à falbalas, et des odeurs! que la place qu'elle vient de quitter en empoisonne encore.
PETERMANN
Théodora, ma bonne amie, combien de fois t'ai -je invitée à te défaire de ce langage trivial, qui n'est plus en harmonie avec notre position actuelle !
MADAME PETERMANN
Tu m'ennuies. Je parle comme ça me vient. Est-ce qu'elle croit qu'on ne sait pas où ils les ont ramassés, leurs millions, elle et son grippe-sou de mari, que je me laverais les mains depuis le matin jusqu'au soir, si j'y
avais seulement le demi-quart des ordures qu'ils ont aux pattes. Des races qui viennent du ruisseau, quoi ! qui se mêlent de mépriser des gens établis !
PETERMAXN.
Calme-toi, ma poule. Mettons-nous au-dessus de cela. Nous en avons le droit. Les honnêtes gens peuvent aller partout la tête levée. Il n'y a que les sots qui fassent des
distinctions à CaUSe de l'argent. (Regardant, à la cantonade).
Mais que vois-je venir vers nous? Une fille des champs! Elle est capable de se mettre dans notre société. C'est fort désagréable, (a Barbara, lui montrant le banc.) Barbara, ma chère enfant, voici la place indiquée où doit se rendre notre auguste souveraine. xWettez-vous-y promptement avec votre mère. Je crains qu'une intruse ne vous la dispute.
MADAME PETERMANN, se retournant.
Cette petite paysanne ! Je voudrais bien voir ça ! (a Barbara.) Ah çà ! toi, tu es toujours prête à relever la balle,
quand on te dit un mot. Si ce torchon-là vient ici, je te
défends de lui parler : tu m'entends ? (Eiies s'asseyent.)
LA PRINCESSE, entrant. (A part.)
Cette fois-ci je suis à bout de patience. Si ceux-là sont malhonnêtes, je me fâche. (Regardant Barbara.) Elle a une bonne petite figure. Brusquons l'attaque, (sue s'assied a coté de Barbara.) Faites-moi une petite place, s'il vous plaît.
BAR 15 ARA, se reculant.
Avec plaisir, mademoiselle.
MADAME PETERMANN
Dites donc, vous, là-bas, vous ne vous gênez pas beaucoup. Est-ce que nous avons gardé les cochons ensemble?
BARBARA
Mais, maman, il y a bien de la place.
MADAME PETERMANN
On ne te parle pas, à toi. (a ia princesse.) Est-ce que cela ne vous ferait rien de vous en aller ?
LA PRINCESSE
Pardon, cela me ferait beaucoup. Je reste.
PETERMANN
Jeune fille, vous tenez un langage peu convenable. On ne s'installe pas ainsi , sans permission, avec ses supérieurs.
la princesse.
Mes supérieurs ! (Eiie rit.)
MADAME PETERMANN
Je te vas faire rire, toi, coureuse. Attends un peu.
(Elle fait mine de se lever.)
BARHARA, lui prenant les mains.
Oh ! maman, je t'en prie. Cette -pauvre fille ne nous a rien fait.
MADAME PETERMANN
Puisque c'est comme cela, j'aime mieux m'en aller. (Faisant lever sa fiiie.) Arrive ici, toi, l'avocat du diable. Si je te laissais aller, tu aurais bientôt fait connaissance avec tout ce qu'il y a de va-nu-pieds. Viens-tu, Petermann ?
(Elles sortent.)
PETERMANN, à la princesse.
Mademoiselle, il va être immédiatement rendu compte de votre conduite à qui de droit, (n sort.)
LA PRINCESSE, seule.
C'est triste pourtant. Ma pauvre mère, toi qui m'as dit si souvent qu'il fallait aimer tout le monde, comment veux-tu que je m'y prenne ? Ah ! mon Dieu ! Est-ce que ceux qui méprisent les hommes auraient raison, par hasard? Hélas! j'avais espéré, bonne mère, que sur es banc tu m'enverrais une amie ! (Eiie se cache ia figure dans
les mains.)
GRETCHEN entre. Elle va au banc.
Ah ! c'est vous, mademoiselle, qui avez eu envie de mettre mes habits ? Mon parrain m'a dit de venir vous voir.
LA PRINCESSE
C'est vous qui vous nommez Gretchen, n'est-ce pas?
GRETCIIEN, faisant une petite révérence.
A votre service.
LA PRINCESSE, à part.
Voilà une belle fille! Fritz a bien fait de me l'envoyer. Il me semble que j'étouffe. J'ai besoin de parler avec quelqu'un, (a Gretchon.) Voulez-vous vous asseoir à côté de moi, mademoiselle?