SCENE PREMIERE MADAME GUDIN, JEANNETTE
MADAME GUDIN, achevant sa toilette.
Deux heures et demie passées, et je ne suis pas encore prête ! Et dire que depuis ce matin je ne me suis encore assise que pour dîner! Ah! où est le temps où je n'avais à m'occuper que de moi? Eh bien ! qu'est devenue mon ombrelle? (Eiie appelle.) Jeannette! (silence.) Vous verrez qu'elle ne viendra pas. Cette fille n'est jamais là quand on a besoin d'elle. Jeannette ! Hier encore mon ombrelle était sur cette commode. Jeannette ! (silence.) — Allant à ia porte.) Jeannette! Jeannette! m'entendez-vous?
JEANNETTE arrive en courant.
Me voici, madame !
MADAME GUDIN
Ah ! c'est bien heureux! ou étiez-vous?
JEANNETTE
Madame, vous venez de m'envoyer au grenier pour étendre le linge.
MADAME GUDIN
Tiens, c'est vrai; je n'y pensais plus. Qu'avez-vous fait de mon ombrelle?
JEANNETTE
Madame, vous m'avez dit hier de la porter chez Mcolot pour la faire recouvrir.
MADAME GUDIN
J'ai eu là une belle idée ! Par ce soleil-là, pas d'ombrelle! Certainement je ne sortirai pas. Je n'ai pas envie de me brunir le teint. Cela ferait trop de plaisir dans la rue des Moines et sur la place du Château. C'est bien, Jeannette; vous pouvez retourner à votre linge.
JEANNETTE
J'y vais, madame, (a part.) C'est bien ennuyeux de servir des maîtres qui ne savent jamais ce qu'ils ont fait.
(Elle sort.)
MADAME GUDIN
Eh bien ! puisque je reste à la maison, je vais donner à Virginie sa leçon d'anglais. (Allant à ia porte.) Jeannette ! Jeannette !
JEANNETTE, accourant.
Madame?
MADAME GUDIN
Dites à Virginie de venir ici avec son livre d'anglais.
JEANNETTE
J'y vais, madame, (a part.) C'était bien la peine de me laisser monter l'escalier! C'est bien ennuyeux de servir des maîtres qui ne savent jamais ce qu'ils vont faire ! (sue
sort.)
MADAME GUDIN, se jetant sur le canapé.
Mon Dieu ! que je suis fatiguée ! Pas un moment de repos! Et cette petite fille qui n'aime pas à travailler! Je vais avoir bien du plaisir avec elle !
JEANNETTE, rentrant.
Madame, mademoiselle Virginie dit qu'elle a mal à la tête. Elle demande à rester dans le jardin.
MADAME GUDIN
Mon Dieu! qu'elle y reste, cette enfant. Cela sera un tracas de moins pour moi. Allez à votre linge, Jeannette.
JEANNETTE
Madame, je ne pourrai pas tout étendre aujourd'hui. Vous savez qu'il y a deux cordes cassées.
MADAME GUDIN
Je sais! Vous êtes adorable, Jeannette! Eh non! je ne sais pas.
JEANNETTE
Dame ! madame, je vous l'ai dit deux fois depuis quinz? jours.
SOUVENIRS DE PENSION i~.)
MADAME GUDIN
C'est bon, Jeannette ; laissez-moi. Arrangez-vous comme vous voudrez.
JEANNETTE, à part, en s'en allant.
Comme je voudrai! C'est tout vu. Je laisserai le linge dans le panier.
MADAME GUDIN, s'asseyant à sa table.
Voyons, puisque me voilà libre un moment, je vais mettre ma correspondance à jour. (Eiie ouvre son buvard.) Par où commencer? Si j'écrivais à IL Charpentier! je lui dois une lettre depuis... depuis quand? Voyons ma liste. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf! Ah! mon Dieu! dix lettres sur les bras depuis huit jours, sans compter celles qui sont en retard! Et si je savais seulement quoi leur dire, à tous ces braves gens! C'est autrement difficile à faire, ces lettres-là, que tous mes articles du Petit Château. Avec cela qu'on vous épilogue ! Si vous avez le malheur de faire une pauvre petite faute d'orthographe, il faut voir comme les gens sont heureux! (on frappe.) Entrez. Bon, voilà ma correspondance faite. (Entre madame
Barbier.). ... .'.' T .