‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 14 sur 147 · ACTE I, PARTIE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, PARTIE I, SCÈNE V

GENNARO

Ma mère.

DONA LUCRFZIA.

Ta mère ! ta mère, ô mon Gennaro ! tu aimes bien ta mère, n'est-ce pas ?

GENNARO

Et pourtant je ne Tai jamais vue. Voilà qui vous parait bien singulier, n'est-il pas vrai ? Tenez, je ne sais pas pourquoi j'ai une pente à me confier à vous ; je vais vous dire un secret que je n'ai encore dit à personne, pas même à mon frère d'armes, pas même à Maffio Orsini. Cela est étrange de se livrer ainsi au premier venu ; mais il me semble que vous n'êtes pas pour moi la première venue. — Je suis un capitaine qui ne connais pas sa famille ; j'ai été élevé en Calabre par un pêcheur dont je me croyais le fils. Le jour où j'eus seize ans, ce pécheur m'apprit qu'il n'était pas mon père. Quelque temps après, un seigneur vint qui m'arma chevalier, et qui repartit sans avoir levé la visière de son morion. Quelque temps après encore, un homme vêtu de noir vint m'apporter une lettre. Je l'ouvris. C'était ma mère qui m'écrivait, ma mère que je ne connaissais pas, ma mère que je rêvais bonne, douce, tendre, belle comme vous ! ma mère, que j'adorais de toutes les forces de mon âme! Cette lettre m'apprit, sans me dire aucun nom, que j'étais noble et de grande race, et que ma mère était bien malheureuse. Pauvre mère !

DONA LUCREZIA

Bon Gennaro !

Depuis ce jour-là , je me suis fait aventurier, parce qu'étant quelque chose par ma naissance, j'ai voulu être

32 LUCRÈCE BORGIÂ.

aussi, quelque chose par mon épée. J'ai couru toute ritalie. Mais le premier jour de chaque mois, eo quelque lieu que je sois, je vois toujours venir le même messager. Il me remet une lettre de ma mère, prend ma réponse et s'en va ; et il ne me dit rien, â je ne lui dis 'rien, parce qu'il est sourd et muet.

DOUA LUCREUA.

Ainsi tu ne sab rien de ta famille ?

GSNNAEO.

Je sais que j'ai une mèie, qu'dle est malheureuse, et que je donnerais ma vie dans ce monde pour la voir .pleurer, et ma vie dans l'autre pour la voir sourire. Voilà tout.

DONA LVCREZIA.

Que fais-tu de ses lettres ?

GSNlfABO.

Je les ai tontes là, sur mon cœur. Nous autres gens -de guerre, nous risquons souvent notre poitrine à l'en* contre des épées. Les lettres d'une mère, c'est une bonne cuirasse.

nONA LDCllBZIA.

Noble nature !

GBNRARO.

Tenez, voulez-vous voir son écriture ? voici une de ses lettres.

(Il tira de m poitrine an papier qu'à, faaite et qu'il remet

à doua Lucrezia.)

— Lisez cela.

DONA LtICREZIA, lisant.

« Ne cherche pas à me connaître, mon Gen-

« naro, avant le jour que je te marquerai. Je suis bien « à plaindre, va. Je sub entourée de parents sans pitié.

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