‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 36 sur 147 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les Mêmes, GENNâRO, les gardes.

don alphonse.

Qu'est-ce que j'entends dire, seigneur Gennaro ? Que ce que \ous avez fait ce matin, vous l'avez fait par étourderie et bravade, et sans intention méchante ; que Madame la duchesse vous pardonne, et que d'ailleurs vous êtes un vaillant. Par ma mère, s'il en est ainsi, vous pouvez retourner sain et sauf à Venise. A Dieu ne plaise que je prive la magniûque république de Venise d'un bon domestique et la chrétienté d'un bras fidèle qui porte une fidèle épée, quand il y a devers les eaux de Chypre et de Candie des idolâtres et des Sarrasins !

GENNARO

A la bonne heure, monseigneur I Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à ce dénoùinent. Mais je remercie Votre Altesse. La clémence est une vertu de race royale, et Dieu fera grâce là-haut à qui aura fait grâce ici-bas.

DON ALPHONSE

Capitaine, est-ce un bon service que celui de la république, et combien y gagnez-vous, bon an, mal an ?

GBMMAAO.

J'ai une compagnie de cinquante lances, moBsetgiieur, que je défraye et que j'habille. La séréBÎsâme république, sans compter les aubaines et les épaves, me 4^nne deux mille sequins d'or par an.

DON AtPMONSE.

Et si je vous en offrais quatre mille, prendriez-vous service chez moi ?

GSNMARO.

Je ne pourrais. Je suis ienfx>re pour cinq ans au service de la république. Je suis lié*

DOIf ALPHONSE.

Comment, lié ?

GENNARO

Par sentent.

DON ALPHONSE, bas k dona Lncreiia.

Il parait que ces .^ens-là tiennent les leurs, madame. (Hwto — IiTen padons plus, seigoenr GeMuro,

IKNNAJRO«

Je n'«î fiait anome lâcheté poiu* obtenir la ^ «sau^^ ; mais, puisque ¥otre Âtoesse nie la laisse, v»ioi œ q«e je puis lui dire nn»tBDftiit. Votre Akesse se souvient de l'assaut de Faenza, il y a deux ans. Mgr le duc Hercule 4i'£ste, voti« père, y courut ^rand péril «le la part de •doux cranequîmers du Valentiiiob qui T^lkieiit tuer. Un -soldat av^iturîer lui jauva k vie,

iK>N ALt»liOJii&,

Oui, et Ton na jamais pu retixwiver ce soldat. C'était moi.

DON ALPHONSE

Pardieu, mon capitaine, <*em mérhe réccmipense. ~ Est-ce que veas-B'acoepleiâez.pas cette 'bourse- de wquins il'or?

"Nous faisons le serment, en prenant le service ée lu /épubliqne, de ne .recevoir aucun argent des souverains étnuiger&. Cependant, si ¥otre Altesse le permet, je prendpai «ette bourse et je la distribuerai on mon nom aux braves soldats que voîci.

(Il montre le:» gardes.)

DON AUPHONSE.

Faites.

(Gennaru prend la bourse.)

— Mais alors ^ous 'boirez avec moi, suivaiit le même usage de nos ancêtres, comme bons amis que nous sommes, un verre de mon vin de Syracuse.

GENNAftO.

Volontiers, monseigneur^

BON ALPHONSE

Et pour vous faire honneur commeà quelqulun qui a sauvé mon père, je veux que ce soit Madame la duchesse elle-même qui vous k vierse.

(Oeonaro s'incline et se retourne pour aller distriliuer l'arneitt aux soldats an fond du théâtre. Le duc appelle.)

^ Rustigliéllo 1

(Rustighello paraît avec le plateau.)

— Pose le j)lateau là, .sur cette table. — Bien.

(Prenant dona Lu«roxiH|par Ja «aia.)

— Madame, écoutez œ que je vais dire à cet homme.

— llBStîgheUo, «retonriie te placor dervière cette porte

avec ton épée nue à la main ; si tu entends le bruit de cette clochette, tu entreras. Va.

(Rostigliello sort, et on le voit se repLicer derrière la porte )

— Madame, vous verserez vous-même à boire au jeune homme, et vous aurez soin de verser du flacon d'or que voici.

DONA LUCREZIÀ, pâle et d*ane voix faible.

Oui. — Si VOUS saviez ce que vous faîtes en ce moment, et combien c'est une chose horrible, vous frémiriez vous-même, tout dénaturé que vous êtes, monseigneur i

DON ALPHONSE

Ayez soin de ne pas vous tromper de flacon. — Hé bien, capitaine I

(Gennaro, qui a fini sa distribution d'argent, revient sur le devant du théâtre. Le duc se verse à buire dans Tune des deux coupes d'émail avec le flacon d''argeut, et prend la coupe quUl porte à ses lèvres.)

Je suis confus de tant de bonté, monseigneur.

DON ALPHONSE

Madame, versez à boire au seigneur Gennaro. — Quel âge avez- vous, capitaine ?

GENNARO, saisissant l'antre coupe et la présentant

à la duchesse.

Vingt ans.

rON ALPHONSE, bas à la duchesse, qui essaye de prendre

le flacon d'argent.

Le flacon d^or, madame !

(Elle prend en tremblant le flacon d'or.)

— Ah çà, vous devez être amoureux ?

GENNARO

Qui est-ce qui ne l'est pas un peu, monseigneur ?

DON ALPHONSE

Savez-vous^ madame, que c'eût été une cruauté que d*enléver ce capitaine à la vie, à Tamour, au soleil d'Italie, à la beauté de son âge de vingt ans, à son glorieux métier de guerre et d'aventure par où toutes les maisons royales ont commencé, aux fêtes, aux bals masqués, aux gais carnavals de Venise, où il se trompe tant de maris, et aux belles femmes que ce jeune homme peut aimer et qui doivent aimer ce jeune homme, n'est-ce pas, madame? — Versez donc à boire au capitaine.

(Bjs.)

— Si vous hésitez, je fais entrer Rustighello.

(Elle verse à boire à Genaaru sans dire une parole. ]

GENNARO

Je vous remercie, monseigneur, de me laisser vivre pour ma pauvre mère.

DONA LUCREZIA, à part.

Oh ! horreur I

DON ALPHONSE, bavant.

A votre santé, capitaine Gennaro, et vivez beaucoup d'années!

GENNARO

Monseigneur y Dieu vous le rende.

(II boit.} DONA LUCREZIA, à part.

Ciell

DON ALPHONSE, k part.

C'est fait.

(Haut.)

Sur ce, je vous quitte, mon capitaine. Vous partirez pour Venise quand vous voudrez.

78 LUGKÈICE BOHCU.

(Bas à dona Lucrezia.)^

— Remesi3ciez-mot^ madamev je vous laisse tête à* tête avec lui. Vous devez aiiroir des adieux à lui fiûre. Vivez avec lui,, si, boa vous semble, sob dernier quart d'heure.

(Il sort, les gardes- le soÎTent.]

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