‹ Théâtre du Petit-Château (volume 2)Chapitre 39 sur 147 · ACTE II, PARTIE I, SCENE VI. Si · texte numérisé non relu

ACTE II, PARTIE I, SCENE VI. Si

que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia, les joies ou les douleurs d'une mère? Vous n'avez jamais eu d'enfants, à ce qu'on dît, et vous êtes bien heureuse. Car vos' en* fants, si vous en aviez, savez-vous bien qu'ils vous renieraient, madame? Quel malheureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère? être le fils de Lucrèce Borgial dire ma mère à Lucrèce Borgia ! Oh !..•

nONA LUCREZIA.

Gennaro! vous êtes empoisonné; le duc, qui vous croit mort, peut revenir à tout moment! je ne devrais songer qu'à votre salut et à ■ votre évasion, mais vous me dites des choses si terribles que je ne puis faire autrement que de rester là, pétrifiée, à les entendre.

GENNARO

Madame. «.«

DONA LUCREZIA

Voyons! U faut en finir. Accablez-moi, écrasez*moi sous votre mépris; mais vous êtes empoisonné, buvez ceci sur-le-champ !

GENNARO

Que dois-je croire, madame? le duc est loyal, et j*ai sauvé la vie à son père. Vous, je vous ai offensée, vous avez à vous venger de moi.

DONA LUCREZIA

Me venger de toi, Gennaro 1 — Il faudrait donner tonte ma vie pour ajouter une heure à la tienne, il faudrait répandre tout mon sang pour t'empècher de verser une larme, il faudrait m'asseoir an pilori pour te mettre SUT un trône, il faudrait payer d'une torture de l'enfer chacun de tes moindres plaisirs, que je n*hésiterais pas, qœ je ne murmurerais pas, que je serais heureuse, que îe iMiiserais tes pieds, mon Gennaro! Oh! tu ne sauras

jamais rien de mon pauvre misérable cœur, sinon qu'il est plein de toi ! — Gennaro, le temps presse, le poison marche, tout à l'heure tu le sentiras, vois-lui encore un peu, il ne serait plus temps. La vie ouvre en ce moment deux espaces obscurs devant toi, mais Tun a moins de minutes que l'autre n'a d'années. Il faut te déterminer pour l'un des deux. Le choix est terrible. Laisse-toi guider par moi. Aie pitié de toi et de moi, Gennaro. Bois vite, au nom du ciel!

GENNARO

Allons, c'est bien. S'il y a un crime en ceci, qu'il retombe sur votre tête. Après tout, que vous disiez vrai ou non, ma vie ne vaut pas la peine d'être tant disputée. Donnez.

(Il prend la fiole et boit.) DONA LUCRLZIA.

Sauvé ! — Maintenant il faut repartir pour Venise de toute la vitesse de ton cheval. Tu as de l'argent?

GENNARO

J'en ai.

DONA LUCREZIA

Le duc te croit mort. Il sera aisé de lui cacher ta fuite. Attends ! Garde cette fiole et porte-la toujours sur toi. Dans des temps comme ceux où nous vivons, le poison est de tous les repas. Toi surtout tu es exposé. Maintenant pars vite.

(Lui montrant la porte masquée qu'elle cntr'ouvre.)

— Descends par cet escalier. Il donne dans une des cours du palais Negroni. Il te sera aisé de t'évader par là. N'attends pas jusqu'à demain matin, n'attends pas jusqu'au coucher du soleil, n'attends pas une heure, n'attends pas une demi-heure! Quitte Ferrare sur- le-

champ, quitte Ferrare comme si c^était Sodome qui brûle, et ne regarde pas derrière toi! — Adieu! — Attends encore un instant. J'ai un dernier mot à te dire, mon Gennaro !

GENNARO

Parlez, madame.

DONA LUCREZIA

Je te dis adieu en ce moment, Gennaro, pour ne plus te revoir jamais. Il ne faut plus songer maintenant à te rencontrer quelquefois sur mon chemin. C'était le seul bonheur que j'eusse au monde. Mais ce serait risquer ta tête. Nous voilà donc pour toujours séparés dans cette vie; hélas! je ne suis que trop sûre que nous serons séparés aussi dans Tautre. Gennaro I est-ce que tu ne me diras pas quelque douce parole avant de me quitter ainsi pour Tétemité ?. . .

GENNARO , baissant les yeax.

Madame.*..

DONA LUCREZIA

Je viens de te sauver la vie, enfin 1

GENNARO

Vous me le dites. Tout ceci est plein de ténèbres. Je ne sais que penser. Tenez, madame, je puis tout vous pardonner, une chose exceptée.

DONA LUCREZIA

Laquelle?

GENNARO

Jurez-moi par tout ce qui vous est cher, par ma propre tête puisque vous m'aimez, par le salut éternel de mon àme, jurez-moi que vos crimes ne sont pour rien dans les malheurs de ma mère.

€4 XUCRECE JK]iRGIil.

DONA HaïCllEEtA..

Toutes les paroles sont sérieuses mvec vous, Genaaro. Je Be <pms tous jurer cda.

GENNARO

O ma mèrel ma mèrel La voilà donc l'épouvantable sfemme qui a fait ton malheur I

DOHA LVCREZIA.

Gennaroi...

GENNAIIO.

Vous Tavez avoué, madame! Adiew! Soyez maudite!

BCmA LUGREUA.

Et toi, Gennaro! sois béni!

(HBoit. — £lte tombe éranoaw sur le faatenfl.)

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