III
le point d'intersection de la grandeur et de la vérité ; et (à où les choses grandes et les choses vraies se croisent, Tart est complet. Shakspeare, comme Michel-Ange, semble avoir été créé pour résoudre ce problème étrange dont le simple énoncé parait absurde : — rester toujours dans la nature, tout en en sortant quelquefois. — Shakspeare exagère les proportions, mais il maintient les rapports. Admirable toute -puissance du poète ! il fait des choses plus hautes que nous qui vivent comme nous. Hamlet, par exemple, est aussi vrai qu'aucun de nous, et plus grand. Hamlet est colossal, et pourtant réel. C'est que Hamlet, ce n'est pas vous, ce n'est pas moi, c'est nous tous. Hamlet, ce nVst pas nu homme, c'est l'homme.
Dégager perpétuellement le grand à travers le vrai, le vrai à travers le grand, tel est donc, selon l'autenr de ce drame, et en maintenant, du reste, toutes les antres idées qu'il a pu dévelopijer ailleurs sur ces matières, tel est le but du poète au théâtre. Et ces deux mots, grand «t ira/, renferment tout. La vérité contient la moralité, le grand contient le beau.
Ce but, on ne lui supposera pas la présomption de croire qu'il l'a jamais atteint, ou même qu'il pourra jamais l'atteindre ; mais on lui permettra de se rendre à lui-même publiquement ce témoignage, qu'il n'en a jamais cherché d'autre au théâtre jusqu'à ce jour. Le nouveau drame qu'il vient de faire représenter est un effort de plus vers ce but rayonnant. Quelle est, en effet, la pensée qu'il a tenté de réaliser dans Marie Tudor?
La voici. Une reine qui soit une femme. Grande comn^e^
reine. Vraie commelemmè.*
il l'a déjà dît ailleurs, le drame comme il le sent, le
drame comme il voudrait le v<Hr créer par un homme % de génie, le drame selon le dix*neuvièrae siècle, ce n'est > pas la tragi-comédie hautrâe, démesurée, espagnole et / sublime de Corneille; ce n'est pas la tragédie abstraite^ amoureose, idéale et divinement élégîaque de Racine ; \ ce n'est pas la comédie profonde, sagace, pénétrante^/^ <r j
mais trop impitoyablement ironique, de Molière; ce^ |
n'est pas la tragédie à intention philosophique de Vol- \ '
taire; ce n'est pas la comédie à action réyolutionnaire l de Beaumarchais; ce n'est pas plus que tout cela, nîais^ c'est tout cela à la fois ; on, pour mieux dire, ce n'est rien de tout cela. Ce n'est pas, comme chez ces grands hommes, un seul côté des choses systématiquement et perpétuellement mis en lumière, c'est tout regardé à la fois sons toutes les faces. S'il y avait un homme aujourd'hui qui pût réaliser le drame comme nous le comprenons, ce drame, ce serait le cœur humain ; la tète humaine, la passion humaine, la volonté humaine ; ce serait le passé ressuscité au profit du présent ; ce serait l'histoire que nos pères ont faite confrontée avec l'histoire que nons faisons ; ce serait le mélange sur la scène de tout ce qui est mêlé dans la vie; ce serait une émeute là et une causerie d'amour ici, et dans la causerie d'amour une leçon pour le peuple, et dans Pémeute un cri pour le cœur ; ce serait le rire ; ce serait les larmes ; ce serait le bien, le mal, le haut, le bas, la fatahté, la providence, le génie, le hasard, la société, le monde, la nature, la vie ; et au-dessus de tout cela on sentirait planer quelque chose de grand !
A ce drame, qui serait pour la foule un perpétuel enseignement, tout serait permis, parce qu'il serait dans son essence de n'abuser de rien. Il aurait pour lui une
telle notoriété de loyauté, d'éleTation, d'utilité et de bonne conscience, qu'on ne Paccuserait jamais de chercher Teffet et le fracas, là où il n'aurait cherché qu'une moralité et une leçon. Il pourrait mener François P' chez Maguelonne sans être suspect; il pourrait, sans alarmer les plus sévères, faire jaillir du cœur de Didier la pitié pour Marion ; il pourrait, sans qu'on le taxât d'emphase et d'exagération comme l'auteur de Marie Tudory poser largement sur la scène, dans toute sa réalité ^errible ^^cgjormid able tr iangle, qui apparaît si souvent dans l'histoirejjuie reine, un favori,^unJb«un'eau.
A Thomme qui créera ce ïïr'âme il faudra deux qualités : conscience et génie. L'auteur qui parle ici n'a que la première^ il le sait. Il n'en continuera pas moins ce qu'il a commencé, en désirant que d'autres fassent mieux que lui. Aujourd'hui, un immense public, de plus en plus intelh'gent, sympathise avec toutes les tentatives sérieuses de l'art ; aujourd'hui, tout ce qu'il y a d'élevé dans la critique aide et encourage le poëte. Que le poète vienne donc ! Quant à l'auteur de ce drame, sûr de l'avenir qui est au progrès, certain qu'à défaut de talent sa persévérance lui sera comptée un jour, il attache un regard serein, confiant et tranquille sur la foule qui, chaque soir, entoure cette œuvre si incon;p1ète de tant de curiosité, d'anxiété et d'attention. En présence de cette foule, il sent la responsabilité qui pèse sur lui, et il l'accepte avec calme. Jamais, dans ses travaux, il ne perd un seul instant de vue le peuple que le théâtre civilise, l'histoire que le théâtre explique, le cœur humain que le théâtre conseille. Demain il quittera l'œuvre faite pour l'œuvre à faire; il sortira de celte foule pour rentrer dans sa solitude ; solitude profonde, où ne par-
vient aucune mauvaise influence du monde extérieur, où la jeunesse, son amie, vient quelquefois lui serrer la main, où il est seul avec sa pensée, son indépendance et sa volonté. Plus que jamais, la solitude lui sera chère ; car ce n*est que dans la solitude qu'on peut travailler pour la foule. Plus que jamais, il tiendra son esprit, son œuvre et sa pensée éloignés de toute coterie; car il connaît quelque chose de plus grand que les coteries, ce sont les partis ; quelque chose de plus grand que les partis, c'est le peuple ; quelque chose de plus grand que le peuple, c'est l'humanité.
17 novembre 4838,
i38 MARIE TUDOR.
lien ait ensorcelé la reine. La reine ne peut pins se passer de lui. Elle ne vit que par lui, elle n'a de joie qu'en lui, elle n'écoute que lui. Si elle est un jour sans le voir, ses yeux deviennent languissants, comme du itemps où elle aimait le cardinal Polus, vous savez ?
SIMON RENARD
Trés-amoureuse, c'est vrai, et par conséquent trèsjalouse.
LORD CHANDOS
L'Italien l'a ensorcelée !
LORD MONTAGU
Au fait) on dit que ceux de sa nation ont des philtres pour cela.
LORD CLINTON
Les Espagnols sont habiles aux poisons qui font mou- Tir, les Italiens aux poisons qui font aimer.
LORD CHANDOS
Le Fabiani alors est tout à la fois Espagnol et Italien. La reine est amoureuse et malade* Il lui a fait boire des deux.
LORD MONTAGU
Ah çà ! en réalité, est-il Espagnol on Italien?
LORD CHANDOS
Il parait certain qu'il est né en Italie, dans la Capitanate, et qu'il a été élevé en Espagne. Il se prétend allié à une grande famille espagnole. Lord Clinton sait cela sur le bout du doigt.
LORD CLINTON
Un aventurier. Ni Espagnol, ni Italien. Encore moins Anglais, Dieu merci 1 Ces hommes qui ne sont d'aucun ;pays n'ont point de pitié pour les pays quand ils sont «puissants I
liORD MONTÂGU.
Ne disîez-Yoïis pas la reioe malade, Chandos? Gela ne rempèche pas de mener yie joyeuse avec son favori,
LORD CUNTON.
Vie joyeuse l vie joyeuse i Pendant que la reine rit, le peuple pleure. Et le Favori est gorgé. Il mange de l'ar* gent et boit de Tor, cet homme ! La reine lui a donné les biens de lord Talbot, du grand lord Talbot I la reine l'a fait comte de Clanbrassil et baron de Dinasmonddy, ce Fabiano Fabiani qui se dit de la Camille espagnole de Pénal ver 9 et qui eu a menti I II est pair d'Angleterre comme vous, Montagu, comme vous, Chandos, comme Stanley, comme Norfolk, comme moi, comme le roi ! Il a la jarretière comme l'infant de Portugal, comme le / roi de Danemark, comme Thomas Percy, septième comte de Northumberland I Et quel tyran que ce tyran iqui nous gouverne de son lit ! Jamais rien de si dur n'a pesé sur l'Angleterre. J*en ai pourtant vu, moi qui suis vieux ! Il y a soixante- dix pûtfiuces neuves à Tybnrn ; les bûchers sont toujours braise et jamais cendre ; la hache' du bourreau est aiguisée tous les matins et ébréj^ée tous les soirs. Chaque jour c'est quelque grand gentilhomme qu'on abat. Avant-hier c'était Blantyre, hier Northcurry, aujourd'hui South-Keppo, demain Tyrconnel. La semaine prochaine ce sera vous» Chandos, et le mois prochain ce sera moi. Mylords I mylords ! c'est une honte et c'est une impiété ijuc toutes ces bonnes tètes anglaises tombent ainsi pour le plaisir d'on ne sait quel misérable aventurier qui n'est même pas de ce pays! C'est une chose affreuse et insup{K)rtable de penser qu'un favori napolitain peut tirer autant de J^U^ots qu'il en veut die dessous le lit de cette reine 1 Ils mènent
tous deux joyeuse vie , dites- vous. Par le ciel ! c'est infâme ! Ah ! ils mènent joyeuse vie, les amoureux, pendant que le coupe-tête à leur porte fait des veuves et Cdes orphelins I Oh ! leur guitare italienne est trop ac- (jcompaçnée du bruit des chaînes 1 Madame la reine 1 vous faites venir des chanteurs de la chapelle d'Avignon, vous avez tous les jours dans votre palais des comédies, des théâtres, des estrades pleines de musiciens. Pardieu, madame, moins de joie chez vous, s'il vous plaît, et moins de deuil chez nous. Moins de baladins ici, et moins de bourreaux là. Moins de tréteaux à Westminster, et moins d'écbafauds à Tyburn I *"
LORD MONTAGU
Prenez garde. Nous sommes loyaux sujets, mylord Clinton. Rien sur la reine, tout sur Fabiani I
SIMON RENÂRi), posant la main sur Fépaule de lord Clinton.
Patience !
LORD CLINTON
Patience ! cela vous est facile à dire à vous, monsieur Simon Renard. Vous êtes bailli d'Amont en Franche- Comté, sujet de l'Empereur et son légat à Londres. Vous représentez ici le prince d'Espagne, futur mari de la reine. Votre personne est sacrée pour le favori. Mais nous, c'est autre chose. — Voyez-vous ? Fabiani, pour vous, c'est le berger ; pour nous, c'est le boucher.
(La nuit est tout à fait tombée.) SIMON R£NÀRD.
/ Cet homme ne me gêne pas moins que vous. Vous ne *^ craignez que pour votre vie ; je crains pour mon crédit, '-^jnoi. Cest bien plus. Je ne parle pas, j'agis. J'ai moins de colère que vous, mylord, j'ai plus de haine. Je détruirai le favori.
JOURNÉE I, SCÈNE I. iki
LORD MONTAGU
Ohl comment faire? J'y songe tout le jour*
SIMON RENARD
Ce n'est pas le jour que se font et se défont les favo- ; ( \ ris des reines, c'est la nuit.
LORD CHANDOS
Celle-ci est bien noire et bien affreuse I
• SIMON RENARD
Je la trouve belle pour ce que j'en veux faire.
LORD CHANDOS
Qu'en voulez-vous faire?
SIMON RENARD
Vous verrez. — Mylord Chandos, quand une femme règne, le caprice règne. Alors la politique n'est plus chose de calcul, mais de hasard. On ne peut plus compter sur rien. Aujourd'hui n'amène plus logiquement demain. Les affaires^ ne se jouent plus aux échecs, mai<( aux cartes.
LORD CLINTON
Tout cela est fort bien, mais venons au fait. Monsieur le bailli, quand nous aurez- vous délivrés du favori? cela presse. On décapite demain Tyrconnel.
Si je rencontre cette nuit un homme comme j'en cherche un, Tyrconnel soupera avec vous demain soir.
LORD CLINTON
Que voulez- vous dire? Que sera devenu Fabiani?
SIMON RENARD
Avez- VOUS de bons yeux, mylord?
LORD CLINTON
Oui, quoique je sois vieux et que la nuit soit noire.
142 MARIE TODOR.
SIMON RENARD
Voyez-vous Londres de l'autre côté de Teau ?
LORD CLINTON
Oui, pourquoi?
SIMON RENARD
Regardez bien. On voit d*ici le haut et le bas de la fortune de tout favori, Westminster et la tour de Londres.
LORD CLINTON
Eh bien?
SIMON RENARD
Si Dieu m'est en aide, il y a un homme qui, au moment OÙ nous parlons, est encore là, —
(II montre Westminster.)
et qui demain, à pareille heure, sera ici.
(Il montre la Tour.) LORD CLINTON.
Que Dieu vous soit en^aide!
LQRD MONTAGU.
Le peuple ne le hait pas moins que nous. Quelle fête dans Londres le jour de sa chute !
LORD CHANDOS
Nous nous sommes mis entre vos mains , monsieur le bailli, disposez de nous. Que faut-il faire?
SIMON RENARD, montrant la maison près de Teau.
Vous voyez bien tous cette maison. C'est la maison <we Gilbert, l'ouvrier ciseleur. Ne la perdez pas de vue. Dispersez-vous avec vos gens, mais sans trop vous écarter. Surtout ne faites rien sans moi.
LORD CHANOOS.
C'est dit.
(Tous sortent de divers eûtes.)
JOURNÉE I, SCÈNE I. i4a^
SIMON REIIARO9 r^^ seul.
Un hoffline comme celui qu'il me faut n'est pas facile à trouver.
(II sort. — Entrent Jane et Gilbert se tenant soiu le bias ) ils vont du côté de la maison. Joshua Farnabjr les accompagne, enveloppé d'un manteau.)