ACTE I, PARTIE I, SCÈNE III
notre renommée infâme, notre renommée de meurtre et d'empoisonnement, ne commence pas à te peser, Gubetta?
GUBBTTA.
Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette, j'entends bieVi- quelquefois des manants qui fredonnent autour de moi : « Hum ! ceci est Gubetta, Gubetta-poison, Gubetta-poignard, Gubetta-gibet, » car ils ont mis à mon nom une flamboyante aigrette de sobriquets. On dit tout cela y et quand les voix ne le disent pas, ce sont les yeux qui le disent. Mais qu'est-ce que cela fait? Je, suis habitué à ma mauvaise réputation comme un soldat du pape à servir la messe.
DONA LUGREZIÀ.
Mais ne sens-tu pas que tous les noms odieux dont on t'accable, et dont on m'accable aussi, peuvent aller éveiller le mépris et la haine dans un cœur où tu voudrais être aimé ? tu n'aimes donc personne au monde, Gubetta?
GUBETTA
Je voudrais bien savoir qui vous aimez, madame 1
DONA LUGREZIA.
Qu'en sais-tu? Je suis franche avec toi; je ne te parlerai ni de mon père, ni de mon frère, ni de mon mari, ni de mes amants.
GUBETTA
Mais c'est que je ne vois guère que cela qu'on pui:*)3e aimer.
DONA LUGREZIA.
Il y a encore autre chose, Gubetta.
GUBETTA
Ah çà! est-ce que vous vous faites vertueuse pour Tamour de Dieu?
DOUA LQCRBZIA.
Gabetla! Gvbetta! S'il y avait anjourdlini en Italie, dans cette fatale et crifainelle Italie, un cœur noble et pur, un cœur plein de hantes et de ni&les Tertus, un oœnr d'ange sons une cuirasse de soldat; s'il ne me restaity à moi, pauvre femme, haie, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toute puissante que je suis; s'il ne me restait, dans Pétat de détresse ah mon Ame agonise douloureusement, qu'une idée, qu'une espérance, cpi'une ressource, celle de mériter et d'obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta, un peu de tendresse, un peu d'estime dans ce cœur si fier et si pur; si je n^avais d'autre pensée que l'ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien; comprendrais-tu alors, Gubetta, pourquoi j'ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d'effacer les taches de toutes sortes que j'ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l'idée infâme et sanglante que
l'Italie attache à mon nom?
GUBETTA
Mon Dieu, madame! sur quel ermite avez -vous marché aujourd'hui?
Ne ris pas. U y a longtemps déjà que j'ai ces pensées
sans te les dire. Lorsqu'on est entraîné par un courant
de crimes, on ne s'arrête pas quand on veut. Les deux
1 1 anges luttaient en moi, le bon et le mauvais ; mais je
crois que le bon va enfin l'emporter.
GUBETTA
Alors, te Deum laudamus ^ magnificat anima mea