‹ ThéâtreChapitre 154 sur 198 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

PERRIN, à l'adjudant.

Non, vois-tu, une mauvaise étoile que la mienne... une malheureuse destinée de soldat... Toujours en face de moi, des poitrines de Français... A Verdun... puis ici... Ils sont heureux ceux-là qui se hattent sur le Rhin, ceux-là qui se battent sur les Alpes ! Ah î ils peuvent ramasser de la gloire qui n'est pas tachée du sang de leur pays... Le soir de leurs batailles, ils peuvent remettre leurs épées au fourreau sans y essuyer le remords des nôtres... Oui, je les envie ceux qui s'en vont, j'envie Kellerman , qui a pu quitter Lyon... Tristes lauriers que ceux qu'ils nous laissent : les larmes de la patrie n'y sèchenl jamais !

l'aD.JUDANT, désignant le comte.

Général, cet homme qui est là...

PERRIN

Eh bien, quoi? qu'il entende!... Nous avons dans les camps gardé ce droit des hommes libres de dire ce que nous pensons... C'est notre liberté à nous autres, un courage qui s'est réfugié aux armées avec l'honneur de la France... Sois tranquille, on ne bâillonne pas des bouches qui déchirent des cartouches!... Oui, Lyon me fait horreur... Tu vois bien que je m'en échappe et que je m'en sauve tant que je peux... Encore,' quand on se battait, c'était la guerre... Mais à présent qu'on ne tue plus, qu'on massacre!..; Ah! ces mitraillades, ces fusillades, dans la prairie de la Part-de-Dieu ; ces murs de victimes qu'on foudroie ; cette ville qu'on extermine; ces femmes, ces enfants... non, non ! je

ne peux plus entendre cela! je ne veux plus voir cela... Tiens! parfois, il me semble qu'on a changé notre uniforme en carmagnole de bourreau!

LE COMTE

Par le rasoir de l'égalité ! voilà des paroles de Pitt et Gobourg; des paroles d'un avilisseur des autorités constituées; des paroles contre-révolutionnaires, quoi! et que tout bon républicain, toi le premier, citoyen aubergiste, responsable de tous les suspects que tu reçois chez toi, tu devrais dénoncer...

MADELEINE , entraînant son père.

Venez, papa... Ah! vous pouvez bien maintenant

aller a votre club. (Elle sort avec son père en causant avec lui.)

LE COMTE

Mais sois tranquille, satellite des tyrans! je suis là...

(L'adjudant se lève menaçant.) PEHRIN , larrètant. (Au comte.)

Parle, camarade. La guillotine, n'est-ce pas? Eh bien, je voudrais nous y voir monter tous les deux: nous verrions celui qui crierait de meilleur cœur : Vive la République !

LE COMTE

A l'avantage de la rencontre, citoyen général! (II boit.) Scélérat de rogomme î On peut dire que celui-là est fait avec du bouillon de canard et du poivre long... (Apart.) Maintenant, faisons l'ivrogne qui dort : ça dispense de montrer sa carte.

Page 1