UN APPRENTI, BOSC. VERMASSE
(Au lever du rideau, Bosc est assis dans l'échoppe el se fait prendre mesure par Verniasse qui a son aune de cordonnier à la main. L apprenti, les jambes repliées sur l'établi, travaille en silence.)
VERMASSE
Ainsi, vous les voulez à boucles, vos souliers, Citoyen Bosc ?
BOSC
A boucles, oui, Vermasse.
Ça ne se porte plus,
VERMASSE BOSC
Pourquoi donc?
VERMASSE
Ça grimace Avec l'égalité... C'est « ci-devant» ! Si vous vouliez. J'y mettrais des lacets ?
1IAK0N ROLAND 43
BOSC
Non. Lorsque j'herborise, Il suffit que je frôle un sarment épineux Pour que tout s'effiloche !... Et puis, cet art des nœuds Est un art qui me martyrise !
VERMASSE
Le citoyen Roland, que nous nous accordons A regarder comme un ministre sans-culotte, A qui, moi, son portier, je tire ma calotte De cordelier..., eh bien, il les porte à cordons !
BOSC
Va, ça n'empêche pas l'usure!
Allons, bavard, prends-moi mesure.
(Il s'assied, se déchausse. Vermasse lui aune le pied en s'agenouillanl.) VERMASSE, riant.
Ce bon Coco Roland !
BOSC, sautant.
Devant moi, quel toupet !
Oser nommer !...
VERMASSE
Lorsqu'il débarqua chez Capet Toute la clique des courtisans du monarque S'éberlua devant ce type des baillis Qui foulait les tapis brodés de fleurs de lys Quasiment chaussé comme un homme de Plutarque !
(A l'apprenti.)
Écoute ça.
(Il mime la scène qu'il décrit.)
— Salut, citoyen potentat!
Où donc est le timon de ce char de l'État ?
— Voici, dit l'autre. — En quoi, minauda l'Autrichienne. Sont vos jolis souliers ? — C'est en chien de ma chienne ! Et tous les cacatois de crier à la fois :
— Quoi, quoi ?... j'en reste coi!... Quel est cet iroquois ?. Comme chez vous, dans leur cage, au Jardin des Plantes !. Mais déjà mon Coco, dépouillant les placets.
Ferme sur les ergots, excusez, sur les plantes, Veux-je dire, élrennait ces souliers à lacets
Historiques Qui sont signés : Vermasse, artiste cordonnier !
BOSC
Les anas sont catégoriques!
C'est de l'histoire, on ne peut le nier, De l'histoire... de l'an dernier!...
A présent, on fait mieux déjà, car tout s'enchaîne. Nous avons le bonnet grec, l'habit en sifflet,
L'Ami du peuple et le Père Duchêne, Et la savate est plate ainsi que le pamphlet !
VERMA-SE
Vous savez que je gante aussi la citoyenne ?
BOSC
A mon tour.
VERMASSE. achevant de lui prendre mesure.
Vous avez la pointure moyenne, Celle de Populus!... Il marche, hein, Populus ! En moins de seize mois, ou de dix-sept au plus, 11 en enjambe, avec ses bottes souveraines, A la suite du roi qui fuyait a Varennes !...
BOSC
Comme devant sa meule enragée... Actéon !
VERMASSE
Aujourd'hui nous avons Voltaire au Panthéon.
BOSC
Oh ! ses cendres !... c'est tout!
VERMASSE
Reste la déchéance De Capet, que Ton nous promet pour la séance ! Tout Paris dans l'attente est sens dessus dessous
BOSC
Avant une heure on la clamera dans la rue
(Imitant les crieurs de journaux.)
« Demandez le joli conte de la charrue
« Mise devant les bœufs, par Jocrisse, deux sous ! »
VERMASSE
Il sera bien écrit si Roland le rédige, Ou celle qui plutôt conduit sa plume, dis-je ! Danton nous le lira, ce soir, aux Cordeliers. Vous devriez venir?
Je n'ai pas de souliers Civiques !
VERMASSE
Mais j'en loue aussi!.. Votre Gironde Est un peu démodée à cette heure. On la fronde !
La partie est à ceux qui poussent de l'avant ! La Montagne grandit... Veillez !
BOSC
Encore un schisme !
On n'attend pas longtemps pour passer ci-devant : Voilà pourquoi, vois-tu, j'en reste au monarchisme.
VERMASSE
Le citoyen Danton ne dîne plus, là-haut, Chez les Roland ?
BOSC
Il est d'appétit très instable, Ainsi que de génie !.. Il n'a ce qu'il lui faut Que s'il est le premier, et le seul même, à table.
VERMASSE
Il l'est partout ailleurs î
BOSC
Bon. j'oubliais, pardon !
Vous avez tort ! Il marche à pas
BOSC, l'interrompant.
... D'ogre !...
(Il montre ses souliers.)
Des boucles.
Et. le roi rétabli, j'y mets des escarboucles !... — Citoyen cordonnier, s'il te plaît, le cordon?
(Vermasse va tirer le cordon. Bosc entre chez Roland.)