L CCI EN
Et tous les droits, certes !
BONAPARTE
Viens-tu avec moi en Orient ? Réponds.
LUCIEN
Xon. mon frère.
BONAPARTE
Pourquoi ?
LUCIEN
Danton l'a dit : On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers.
BONAPARTE
Tu en es encore à Danton ?
LUCIEN
Plus que jamais. Je t'aurais suivi en Vendée.
BONAPARTE
Toi aussi, tu me reproches d'avoir refusé cette expédition ? Sache-le, c'était un piège et un cul-de-sac. J'y rompais net ma carrière.
LUCIEN
Je ne comprends pas.
BONAPARTE
Mais, aveugle que tu es, la moitié de la France est restée monarchiste et l'autre moitié ne demande qu'à le redevenir.
LUCIEN
Est-ce toi qui parles ?
BONAPARTE
Parce que là-bas, en Provence, tu te fais appeler Brutus et nommes ton village Marathon, tu te figures être Grec et Romain ! Tu crois qu'on mène une nation avec de la rhétorique? Erreur de beaux esprits! Elle a tué les Girondins. Pourtant, c'est eux qui étaient les bons! Toute centralisation aboutit à l'oligarchie, et, s'il y a excès, à la monarchie. Or, la France, c'est Paris. Elle y tient tout entière. Regarde. Voici l'arbre d'où Camille Desmoulins entraîna à la Bastille ces mêmes bourgeois que tu vois aujourd'hui costumés en polichinelles dynastiques. A présent, ils redemandent un maître. C'est logique. J'ai beaucoup médité dans l'inaction. La République est un rêve de pâtre sur les montagnes !
LUCIEN
De tout temps, il y a eu des oisifs et des viveurs dans les jardins publics d'une capitale.
BONAPARTE
Des viveurs, eux? Ils crèvent de faim. Des oisifs? Ils préparent une révolution ! Et je t'ai fait venir pour que tu y assistes.
LUCIEN
Y assister n'est pas assez. J'y prendrai part.
BONAPARTE
Je m'en doutais. De quel côté de la barricade?
LUCIEN
Mais du côté de la Constitution, je suppose.
BONAPARTE, il recule, se retourne et dit :
Eh bien?... et si j'étais de l'autre ?
LUCIEN
Avec les royalistes, toi ! C'est une plaisanterie .
BONAPARTE
J'ai parcouru les sections. Sur quarante-huit, il y en a trente-deux pour la restauration bourbonienne. Ils sont le nombre, et la garde nationale est pour eux. S'ils avaient un chef, ils seraient la victoire.
LUCIEN
Il est heureux qu'ils n'aient pas de chef!
BONAPARTE
Heureux pour qui, si je puis l'être?
LUCIEN
Toi?
Je n'ai qu'un mot à dire.
LUCIEN
Je ne reconnais plus mon frère.
BONAPARTE
L'Orient, alors ?
LUCIEN
Ni l'un ni l'autre. La France et la République ! La Constitution de l'an III a ton serment, citoyen général.
BONAPARTE
Ah ! oui ! La Constitution ba-be-bi-bo-bu, comme l'appelle Sieyès, parce qu'elle a été promulguée par Boissy d'Anglas, qui bégaie.
LUCIEN, fièrement,
Pardon, Bonaparte, si tu illustres notre nom, tu n'es pas seul à le porter.
BONAPARTE
Voilà bien de mon orgueil de Corses ! Vous oubliez, signor Luciano, qu'hier encore, ce nom était Italien, et que depuis le XIe siècle, on le prononçait Buonaparte.
LUCIEN
Là-dessus, consulte Joseph, il est le chef de la famille.
Le chef de la famille, c'est moi.
LUCIEN
Tel n'est pas l'usage en Corse. Adieu.
BONAPARTE
Reste donc. Allons, tête de chèvre ! Embrasse-moi. Tu sais bien que je t'aime, (M'embrasse.) Mais qui sait si la fortune ne vient pas de passer devant notre maison, et si tu ne me la fais pas manquer ! A présent, viens au théâtre Feydeau entendre Elleviou. (Lucien reste immobile et pensif.) A quoi songes-tu donc ?
LUCIEN
A cette insurrection. La Convention va se défendre, je suppose ? Elle a des troupes? Qui les commande?
BONAPARTE
Le Marquis de Menou î... un monarchiste!
LUCIEN
Un monarchiste!... Va à Feydeau. Je t'y rejoindrai
tOUt à l'heure. (Il sort précipitamment.) BONAPARTE
Quel rêve fait-il ? •