‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 61 sur 108 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

BONAPARTE. JOSÉPHINE, puis Mademoiselle AVRILLON

JOSÉPHINE

Monsieur... pardon, où ai-je la tête? citoyen, vous n'auriez pas vu mon petit chien, un carlin, à poil ras, gros comme le poing, le museau noir et écrasé ? Je suis au désespoir. Il s'appelle Fortuné.

BONAPARTE

Il mérite ce nom, s'il vous appartient. Mais je ne l'ai point vu.

JOSÉPHINE, reculant.

Excusez-moi.

BONAPARTE

Ne puis-je au moins savoir qui vous êtes ?

JOSÉPHINE

Il n'importe, ce me semble.

BONAPARTE

Si je retrouve le carlin, à qui le rendre? Puis, qui m'empêche de vous suivre de loin jusque chez vous et de vous faire escorte ? Enfin je sais toujours ce que je tiens à savoir.

JOSÉPHINE, à part.

Mais quel homme est-ce ?

BONAPARTE

Vous le voyez : il faut me dire quelque chose de vous. On ne passe plus.

JOSÉPHINE VOUS le VOUlez ? Eh bien... (Elle tire un grain de café et le

lui glisse entre les lèvres.) Croquez !... Si vous ne croquez pas, vous ne saurez rien, (il croque le grain.) C'est fait ?... Je suis marchande de café... (Elle veut s'éloigner.)

BONAPARTE

Un instant : je suis donc acquéreur, (il lui présente des assignats.) Combien le grain?

JOSÉPHINE

Des assignats!... Puisez pour rien dans le sac ; j'y gagne encore. (Elle lui jette la pochette.) Ah!... quand vat-elle finir, toute cette misère du pauvre monde !... J'ai

de bonnes amies au faubourg Saint-Germain, qui vivaient sur un train de cent mille livres de rentes... Elles en sont venues à échanger leurs cachemires, leurs dentelles et jusqu'à leurs bijoux contre des denrées alimentaires. Leurs bijoux, les armes de la femme, des objets de première nécessité!... Moi-même, qui m'eût dit que je vendrais un jour, au Palais-Royal, devenu le Palais- Egalité, la récolte de mes plantations! Il est grand temps que le roi revienne, monsieur!

BONAPARTE

Vous êtes des îles ?

JOSÉPHINE

Ce n'est plus une singularité aujourd'hui. Tout Pa'is est c'éole et zézaie.

BONAPARTE

Non, il est tout autre, ce jargon d'enfant sur vos lèvres. Il s'harmonise à votre voix pénétrante... Parlez, par charité. Faites-moi l'aumône de votre voix, madame ; son timbre seul me rend heureux... Il me rappelle la caresse de la mer qui baigne les montages odorantes de mon pays... Votre parfum complète le rêve!... C'est l'arôme de mon île natale.

JOSÉPHINE

Ètes-vous aussi des colonies ?

BONAPARTE

Je suis de l'île de Corse.

JOSÉFTHNE

Compatriote alors de ce jeune. héros à qui nous devons la reprise de Toulon, du général de Buonaparte ?

BONAPARTE

C'est lui que vous avez devant les yeux, madame.

JOSÉPHINE

Vous ? Quoi, dans cet équipage ! (Se reprenant.) Je veux dire. . . Mais vous n'avez pas trente ans ! Votre République est effrayante! Est-ce qu'on va continuer à vivre avec cette rapidité? Je vous en avertis, moi, je retournée mon hamac de la Martinique !

BONAPARTE

Comme on vit, on aime, en un clin d'œil.

JOSÉPHINE

Et l'on n'aime pas longtemps, c'est la conséquence.

BONAPARTE

Si l'on aime jusqu'à la mort, n'est-ce pas aimer toujours?

MADEMOISELLE AVRILLON, entre avec le carlin.

Madame, madame ; il est retrouvé, le voici.

JOSÉPHINE

Ah ! Fortuné !... Eh bien ! vilain, infidèle, vous courez le monde ! Fi ! quelle horreur ! (Elle l'embrasse.)

MADEMOISELLE AVRILLON

Madame, au lieu de le corriger, l'embrasse!... C'est trop de faiblesse. Il ne demande qu'à recommencer.

JOSÉPHINE

Voulez-vous donc que je le batte, mon meilleur ami, mon sauveur !... Oui, général, mon sauveur!... C'est à

lui que je dois de ne pas être morte de chagrin dans cette prison des Carmes, sous la Terreur. Votre camarade Hoche vous le dirait: il était mon voisin de cellule.

BONAPARTE

A la prison des Carmes, vous ?

JOSÉPHINE

Cent huit jours, enfermée là, sans air, sans lumière, presque sans aliments, séparée des miens, de mes amis, de mes enfants ; une mère, une mondaine, une créole ! Mais Fortuné m'apportait du dehors de petits billets dans son collier et je durais !... Cher Fortuné, si les monstres l'avaient soupçonné, ils me l'auraient guillotiné.

BONAPARTE, haussant les épaules.

Et vous aussi, les imbéciles !

JOSÉPHINE

Oh ! moi, je n'avais rien à craindre.

Comment ? Pourquoi ?

JOSÉPHINE

Ceci, c'est mon secret.

BONAPARTE

Est-il si difficile à deviner ? Vous êtes brave comme vous êtes belle.

JOSÉPHINE

Moi, pas du tout. J'avais très peur. Seulement... mais je ne peux pourtant pas tout vous dire sous prétexte que ma voix vous rappelle la Corse.

BONAPARTE

Vous m'avez traité de héros sans me connaître. Ai-je démérité de votre intérêt depuis que vous savez qui je suis ?

JOSÉPHINE

Je ne trouve rien à répondre. Mais n'êtes-vous point las de rester debout? Moi, j'en suis épuisée. (Elle donne

le carlin à Mlle Avrilfon et elle s'assied sur le banc encadré de verdure.

M116 Avriiion s'écarte.) Asseyez-vous et tenez-vous un peu tranquille. (Bonaparte s'assied auprès d'elle.) Je ne sais s'il en est de même dans toutes les îles, mais à la Martinique, nous avons des sorciers.

BONAPARTE

En Corse aussi.

Mais nous, nous y croyons.

BONAPARTE

Nous de même.

JOSÉPHINE

Chez moi, ce sont les nègres qui lisent l'avenir dans la main humaine.

BONAPARTE

Chez moi, ce sont les bergers qui la déchiffrent... (U montre le cieij dans tous les astres que voilà !

JOSÉPHINE

L'habitation où je suis née et d'où ma bonne mère, qui vit encore, m'envoie comme elle peut, et ce qu'elle

peut, de la récolte de nos caféiers, s'appelle du joli nom de « les Trois-Ilets »... Oh ! que le ciel est transparent et doux aux Trois-llets, et que la vie est heureuse aux Antilles ! . . . Lorsque j'étais gamine, là-bas, tout le monde m'adorait comme une idole. J'étais déjà très paresseuse. J'avais une cour de négrillonnes de mon âge, coiffées de foulards bariolées, qui m'escortaient partout et doublaient tous mes pas. Presque toujours elles me portaient en litière, pareilles à des cariatides de bronze, à travers les palmiers, les goyaviers, les cocotiers du domaine. Elles me berçaient, à l'ombre, avec leur babil enfantin et gazouillant ; elles m'éventaient avec la longue feuille odorante du bananier. . . Toute mon enfance s'est écoulée jusqu'à mon mariage à regarder voler des oiseaux de paradis d'une fleur à l'autre. J'explique ainsi que les joyaux et les pierreries me soient si nécessaires. Mais qu'est-ce que je vous dis là ?

Je vous écouterais toute ma vie.

JOSÉPHINE

Eh bien, un soir que je m'étais endormie, au crépuscule, sur le rivage de la mer, je m'éveillai, le bras glacé par une étreinte froide et visqueuse, qui me terrifia d'abord, car les serpents abondent à Forl-de-France. Mais ce n'était qu'une vieille mulâtresse, qui, profitant de mon sommeil, s'était emparée de ma main et y lisait ma bonne aventure pour amuser mes négrillonnes. Et voici ce qu'elle me prédit : « Jeune maîtresse, mariée à seize ans, en France. Pas heureuse. Puis veuve avec deux enfants. Nouveau mariage et devient alors « plus que reine ».

BONAPARTE

Il n'y a de plus que reine qu'une... impératrice !

JOSÉ PUINE

Chose étrange ! pour tout le reste, la prédiction s'est réalisée de point en point. (Elle se lève.) Et voilà pourquoi j'étais tranquille aux Carmes. Tel est mon secret, citoyen général : je ne peux pas mourir avant d'avoir été « plus que reine ».

(Elle rit. MUe Avrillon rentre.) BONAPARTE, s'exaltent graduellement.

Tout l'oracle s'accomplira. Croyez-en quelqu'un qui subit, lui aussi, la loi d'une influence astrale et magnétique. Les bergers corses disent la vérité, comme ceux de Chaldée. Le rire de dix Voltaires ne changera rien aux destinées écrites. J'ai mon étoile. Je la connais. Elle m'apparait toujours aux heures décisives de ma vie. C'est elle qui me conduit au bout d'un fil invisible. Elle marche là-haut devant moi comme celle des rois mages à Bethléem. Je l'ai vue pour la première fois d'une grotte, à Ajaccio. Elle allait vers la France. Je l'ai suivie. Elle brillait à Toulon et m'y a donné ma première

victoire. (Il se recule et montre le firmament.) Ah ! tenez ! tenez !

regardez, madame, la voici, juste au-dessus de votre tête.

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