SCÈNE IV Les Mêmes, BONAPARTE, JOSÉPHINE
(Bonaparte entre en courant, tourne la tète. et. se voyant suivi de près par Joséphine qui le cerne, reprend sa course, évolue et zigzague sur la scène et repart. Joséphine l'atteint .)
JOSEPHINE
Touché!...
Touché, qui, moi?... Je n'ai rien senti... Erreur!
JOSÉPHINE
Oh! avec toi c'est toujours la même chose, quand tu es pris, jamais tu n'en conviens.
BONAPARTE
J'en conviendrais si c'était vrai... ce n'est pas vrai... parce que ce n'est pas possible. Je cours mieux que toi.
JOSÉPHINE
C'est toi qui le dis. En voilà la preuve. (Elle s'assied.)
BONAPARTE, aux personnages.
Vous avez vu! (Silence.) Non?... Dites tout de suite
que je prends du ventre!... D'ailleurs, j'étais hors du jeu... je ne courais plus. C'est le pont qui est la limite.
JOSÉPHINE
Recommençons.
BONAPARTE
Non, pas toi, j'ai à te parler. Allez, vous autres. Et que l'on continue à s'amuser ! (Tous sortent.) Ah î j'ai gagné la partie... A présent, embrasse-moi, jamais tu ne fus si belle. L'exercice t'anime... Vraiment, tu me fais honneur. Pourquoi faut-il que tu sois jalouse?... Oui, jalouse ! La nuit dernière avec l'une de vos femmes. vous vous êtes aventurée dans les corridors de la Malmaison, et vous êtes venue écouter à la porte de mon cabinet de travail !... Xe dis pas non. Je sais toujours ce qui se passe. Eh bien, j'y étais enfermé avec Cambacérès.
Il a bon dos, Cambacéres !
BOXA TARTE
Ainsi, tu l'avoues? Tu m'espionnes à présent?... C'est odieux. Je ne le tolérerai pas.
JOSÉPHINE
Hélas ! tu ne m'aimes plus, Bonaparte î
BONAPARTE
Et si cela était ? Cela n'est pas, bien entendu ! L'amour, cela n'est pas éternel... l'âge vient !
JOSÉF'HIVE. doucement.
Comme tu es resté soudard avec les femmes î
BONAPARTE
Faut-il que je traite la mienne avec plus d'égards que des rois ?
JOSÉPHINE
Mais oui.
BONAPARTE
C'est vrai. Tuas raison. Pardonne-moi, ma Joséphine. (il s'assied auprès d'elle.) Pourquoi dire aussi que je ne t'aime plus. Tu n'en crois pas un mot toi-même î (Un silence. Elle le regarde, il se lève.) Tu ne veux pas répondre. Parions que tu me cherches une scène? C'est votre moyen à vous autres. Il vous faut des larmes ?
Je ne pleurais pas rue Chantereine.
BONAPARTE
Ai-je jamais changé pour toi? N'es-tu pas toujours la plus choyée, la plus écoutée, la favorite ? Qu'est-ce qui te manque ? Tes moindres caprices sont des lois et remplissent le monde de courriers. Les grâces raisonnables que tu me demandes, je les signe. Tous tes pauvres sont riches ! L'Europe est le tapis des pieds de Joséphine. La terre n'a de mines d'or et de pierreries que pour orner la beauté de madame Bonaparte ! Que te faut-il encore? Parle.
JOSÉPHINE
Être aimée.
BONAPARTE
Quelle femme l'aura été autant que toi? Les siècles
les plus reculés parleront de notre amour. Les poètes en feront, après notre mort, des tragédies immortelles!
JOSÉPHINE
J'aimerais mieux que, notre vie durant, ils en fissent du bonheur !
BONAPARTE
Voilà qu'elle se dit malheureuse à présent ! De quoi ?
JOSÉPHINE
Tu le sais bien, puisque tu m'as entendue à ta porte, la nuit dernière.
C'est ridicule ! Qu'est-ce que prouvent des amourettes d'occasion qui ne sont que des distractions nécessaires, oui. nécessaires, à ceux qui portent le globe sur les épaules?... Aî-je une maitresse en titre? Peux-tu me reprocher une Gabrielle, une La Vallière, une Montespan, ou même une Pompadour ? Je n'affiche personne. Ferme les yeux et tu ne verras rien. C'est le rôle de la femme vertueuse dans le mariage. Son foyer doit lui borner l'univers, (il marche.) Je l'ai dit à Portalis dans la séance où j'ai fait établir le divorce. (Mouvement de Joséphine.;. L'adultère qui, dans un Code civil, est un mot immense, n'est dans le fait qu'une affaire de canapé!...
JOSÉPHINE
On voit bien qu'il n'y avait pas de femme à cette
Séance! . .. Elle se lève.)
BONAPARTE
C'eût été une belle pétaudière ! Mais ne dirait-on pas,
à l'entendre, que je suis un dépravé, un Bas-Romain, quelque Néron ou quelque Tibère ! Voyez le mari abominable qui, le lendemain, raconte tout de lui-même à sa femme !... Car j'ai cette bonasserie de bourgeois !... Si tu m'avais demandé, hier soir, à travers la porte : Qui est ce ? Je t'aurais répondu : C'est mademoiselle...
JOSÉPHINE, geste d'effroi.
Ah! mon ami, si d'autres que moi t'entendaient!... La pauvre femme ! . . .
BONAPARTE, lui prenant le bras.
Bonne Joséphine ! Et tu veux, après des cris de cœur pareils, que j'en aime une autre que toi?
Si tu m'aimes, donne-m'en la bonne preuve.
BONAPARTE
Laquelle ?
JOSÉPHINE
Il n'y en a qu'une : n'aime que moi.
BONAPARTE, riant.
Eh bien, et quand je ne suis pas là ?
JOSÉPHINE
Emmène-moi où tu vas.
BONAPARTE
Quoi, à la guerre aussi ? Tu t'y refusais autrefois. Pendant la campagne d'Italie, c'était le diable pour te démarrer de Paris !
JOSÉPHINE
Aujourd'hui je veux.
BONAPARTE
Tu veux ? tu veux ?... Le roi dit : Nous voulons.
JOSÉPHINE, d'un ton décidé.
J'ai des droits. Tu fais des lois, donne l'exemple de les suivre.
BONAPARTE
Quel ton! Vas-tu te mettre en colère? Ce serait la première fois.
J'en ai assez de servir' de risée à ta famille. Tes sœurs et tes frères ne m'épargnent pas un affront. Oh! tes sœurs, elles sont trop méchantes !
BONAPARTE
Si ce n'est que cela, les pécores se tairont! J'en fais mon affaire !... Voyons es-tu contente? Veux-tu sourire ? (il lui pince l'oreille.) On t'y emmènera à la guerre, et plus que tu ne voudras peut-être ! Pour le moment, j'ai besoin que l'on te voie dans toute ta grâce. 11 faut que ceux qui vont venir tout à l'heure te proclament la plus belle comme tu es la meilleure des femmes.
JOSÉPHINE
Qui vont donc venir ?
BONAPARTE (H l'embrasse et la regarde longuement.) Ah! Joséphine, quel
dommage que tu ne me donnes pas d'enfant !...
TLUS QUE REINE 239
JOSÉPHINE, soupçonneuse.
Pourquoi me dis-tu cela en ce moment ?
BONAPARTE
Je te le dis depuis huit ans î Mes frères sont heureux. Ils revivent en des héritiers naturels !
JOSÉPHINE
La charge de Consul à vie n'est pas héréditaire, que je sache ?
BONAPARTE
Xe saurais-tu vraiment rien de ce qui se prépare ? Ce n'est guère possible ! Le monde est dans l'attente.
JOSÉPHINE
Je ne sais plus que ce que tu veux que je sache.
BONAPARTE
Eh bien !... cette négresse de la Martinique, tu sais bien, la sorcière qui t'a prédit que tu serais « plus que reine » ?
JOSÉPHINE
Elle n'a pas menti. Je suis ta femme.
BONAPARTE
Ce n'est pas assez pour ma Joséphine. Rêve encore !
JOSÉPHINE
Non. Je n'ai rien de mieux à rêver.
BONAPARTE
Si par exemple tu allais être... impératrice ?
JOSÉPHINE
Il faudrait pour cela... que tu fusses empereur, mon
ami.
BONAPARTE, croisant les bras.
Et pourquoi pas ?
JOSÉPHINE
0 mon Dieu ! non, je t'en supplie, pas cela !... Mon ami. écoute celle qui t'a toujours bien conseillé, dont on dit qu'elle te porte bonheur, parce qu'elle est la seule qui t'aime pour toi-même, et véritablement !... Ne défie pas ta propre fortune î Reste ce que tu es. C'est la limite. Yes-tu pas heureux ainsi, tout-puissant, sans égal ?... Ne te fais pas roi, Bonaparte.
BONAPARTE
Est-on maître de sa destinée? Mon étoile marche; je la suis ! D'ailleurs tout un peuple le demande.
JOSÉPHINE
Ce n'est pas vrai, il ne le demande pas. Ce sont tes ennemis qui te disent cela, les jaloux de ta gloire sans tache, ceux qui veulent l'obscurcir. Les peuples ne veulent plus de monarques... Tu as vu ce qu'ils en font !... Crois-moi, ce que tu lui incarnes, toi, c'est sa libération, sa Révolution, la conquête de ses droits, son avenir?... N'écoule pas tes flatteurs, car tu en as déjà... Ils mentent, ils te haïssent... ne te fais pas roi, Bonaparte, ne te fais pas roi!... Je t'en conjure à deux
genoux î . . (Elle se met à ses pieds.)
TLUS QUE REINE 241
BONAPARTE
Tu penses comme Lucien, ton plus mortel ennemi; c'est pour cela que je l'ai exilé.
JOSÉPHINE
Lucien pense comme moi parce qu'il t'aime aussi!
BONAPARTE
Et ma mère dit comme vous deux !
JOSÉPHINE
Bénie soit-elle, si tu l'écoutés.
Pourquoi êtes-vous les seuls tous les trois ? Je n'ai donc pas d'amis ?
JOSÉPHINE
Tu en as trois, ta mère, ta femme et le frère que tu as exilé parce qu'il te disait la vérité.
BONAPARTE
Ne pouviez-vous me parler plus tôt?
JOSÉPHINE
Et qui donc oserait parler au tyran que tu deviens tous les jours '!
BONAPARTE
Joséphine !
JOSÉPHINE
Tu vois bien, tu ne sais plus rien entendre. Bats-
moi, chasse-moi, tue-moi, mais ne te fais pas roi, Bonaparte. ! ne te fais pas roi i
BONAPARTE
Assez ! . .. J'ai promis d'accepter... aujourd'hui même.
JOSÉPHINE
Alors, si c'est pour aujourd'hui, évite ce soir de regarder ton étoile... tu la verrais pâlir.
BONAPARTE, troublé.
Que signifie ?
JOSÉPHINE
Je ne t'ai pas révélé toute la prédiction de ma négresse... Je dois être a plus que reine » en effet, mais peu de temps. Je ne voulais pas te le dire.
BONAPARTE
Ce temps est-il fixé ?
JOSÉPHINE
Que t'importe à présent ! Cela ne concerne que moi.
BONAPARTE
Je veux le savoir.
JOSÉPHINE
Sept ans.
BONAPARTE. Un long silence.
Sept ans!... C'est plus qu'il ne m'en faut pour te conquérir la terre!... Après quoi... j'aurai vécu!
(Paraissent Tallevrand et les (imputations du Sénat, du Tribunat, toute la famille de Bonaparte.) Qu'y a-t-il, messieurs ?