‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 90 sur 108 · SCENE III JOSÉPHINE, LUCIEN · texte numérisé non relu

SCENE III JOSÉPHINE, LUCIEN

LUCIEN, il s'arrête sur le seuil. Il est en costume de voyage. II salue profondément Joséphine, et reste à quelques pas d'elle, très réservé et demiagressif.

J'ai reçu votre courrier secret, madame. J'ai quitté Rome aussitôt, et me voici, incognito, aux ordres de Votre Majesté Impériale.

JOSÉPHINE

Je suis sûre, prince, que vous me pardonnerez la fatigue d'un tel voyage lorsque vous en connaîtrez l'objet. Mais, avant toutes choses, dites-moi si la princesse de Canino est en bonne santé et donnez-moi quelques nouvelles de votre petiteTamille !

LUCIEN, très froid.

Tous prospèrent à souhait... et ils présentent leurs hommages respectueux à l'Impératrice des Français.

JOSÉPHINE

Vous voulez dire : à leur tante et belle-sœur.

LUCIEN

Ils ne la connaissent guère, sous cet aspect du moins. Que Votre Majesté daigne les excuser.

JOSEPHINE

Ah ! mon Dieu, est-ce que vous leur apprenez à me haïr ?.„. Vous ne leur direz pas, je pense, que c'est ma faute si vous êtes brouillé avec l'Empereur ?

LUCIEN

Ma réponse sera brève. Je n'ai jamais été brouillé avec le Premier Consul de la République française.

JOSÉPHINE

Si vous enseignez à vos enfants que Joséphine a poussé Napoléon à l'Empire, vous leur apprenez mal

l'histoire.

LUCIEN

Ma mère m'a dit et raconté, madame, votre entremise, le jour du sacre, pour amener une réconciliation entre mon frère et moi. Aussi mes enfants n'apprennentils point à vous haïr. En attendant l'heure de vous aimer, leur sainte mère les fait prier pour vous.

JOSÉPHINE

J'ai besoin de toutes les prières. Mais vous vous trompez étrangement. Lucien, si vous me croyez heureuse. Il y a des jours où je regrette la prison des Carmes et la cellule sombre où j'ai eu si froid sous la Terreur !

LUCIEN, ironique.

Etre aimée cependant comme vous l'êtes, et d'un si grand homme, on ne suppose rien de mieux sur la terre !

L'exil vous a rendu bien dur. C'est une prison aussi;

je vous pardonne. Venons au sujet de votre voyage. Puisque Madame-Mère a bien voulu vous parler de ce qui s'est passé le jour du sacre, elle aurait pu vous certifier aussi que, ce même jour-là, si j'avais dit un mot, le prince Eugène, mon fils, eût assisté auprès de moi, au Te Deum, comme héritier du trône impérial. Je vous assure, mon cher beau-frère, qu'il n'en tenait qu'à moi.

LUCIEN

Je le crois, madame.

JOSÉPHINE

Pourtant vous avez lu le sénatus-consulte qui fixe l'hérédité ! A défaut de Joseph, qui n'a pas de garçons, et sur votre refus de divorcer d'avec la mère des vôtres, l'Empereur a choisi comme successeur le fils de votre frère Louis, un Bonaparte. C'est moi qui l'y ai décidé.

LUCIEN

Je sais tout cela. Le fils de Louis, qui est aussi celui de votre fille Hortense, le petit Napoléon-Charles sera Napoléon II. Que Dieu le protège, le pauvre enfant !

JOSÉPHINE

Dieu a fait mieux, hélas ! Il vient de le reprendre. •

LUCIEN

Que dites-vous ?

Mon petit-fils, votre neveu, est mort.

LUCIEN, avec élan.

Ah ! je vous plains de tout mon cœur.

JOSÉPHINE

Oh! moi. j'en ai déjà tant enduré !... C'est ma pauvre Hortense ! Elle vous ferait pitié ! Quant à l'Empereur...

LUCIEN

Eh bien ?

JOSÉPHINE

Il veut d'abord que la catastrophe reste secrète jusqu'à nouvel ordre. Personne à Paris ne la connaît encore, sauf lui, moi et M. de Talleyrand : j'ai désiré vous l'apprendre avant tout le monde.

LUCIEN, sans répondre.

Ainsi tout l'échafaudage dynastique s'écroule ! Le voilà encore une fois seul devant son rêve déçu, son ambition brisée, son avenir clos, tout seul ! Oh ! cet Empire, personne à qui le transmettre, pas d'enfant pour le perpétuer !

JOSÉPHINE

Prince, il y a Charles-Lucien, le vôtre î Voilà pourquoi je vous ai fait venir. Ai-je eu raison?

LUCIEN la regarde, méfiant.

Je demande à Votre Majesté le temps de la comprendre avant de lui répondre.

Je me croyais plus claire, n'étant pas diplomate. L'Empereur n'a jamais cessé de vous aimer, Lucien, et vous le savez bien, puisque, vous-même, vous l'aimez encore.

LUCIEN

J'ai été son meilleur ami. Mais je ne comprends pas, vous dis-je ! Nous sommes ennemis, vous et moi, depuis le premier jour. Au nom de qui me parlez-vous?

JOSÉPHINE

Personne ne vous sait ici, à Saint-Cloud, l'Empereur moins que tout autre. En vous mandant, je m'expose à sa colère.

LUCIEN

Sa colère, vous ? C'est pour rire !

JOSÉPHINE

Il est étrangement changé. Vous ne le reconnaîtriez pas. Si je vous disais qu'il me fait peur à présent !

LUCIEN

Ah !.,. Mais comment me fier à cet intérêt subit pour moi et les miens?... Quoi! tant de magnanimité chez la mère du prince Eugène ?... Car c'est vous qui venez d'en parler, avec une fierté, d'ailleurs, bien naturelle!... Enfin, ne m'avez-vous pas dit que le troisième confident du secret si douloureux s'appelle Talleyrand?. . . C'est lui qui vous conseille peut-être ?

JOSÉPHINE

Pour celui-là, conseiller c'est trahir. Je ne lui parle plus...

C'est tout nouveau. Et depuis quand?

JOSÉPHINE

Depuis Yincennes.

LUCIEN, grondant.

Ah î oui. on tue à présent et l'on fusille dans les fossés, la nuit, après des simulacres de procès sans avocats et sans juges!... On en est là, de se débarrasser de ceux qui gênent par des pièges de rabatteurs !... C'est la conséquence.

JOSÉPHINE

Prince, je vous en prie.

LUCIEN

Comment je ne suis pas encore empoisonné moimême, c'est ce que je me demande î (il prend une carafe et la lève On me verserait ici de l'eau de cette carafe, que je ne sais pas si je la boirais !

JOSÉPHINE

0 mon Dieu!... Vous aussi, vous croyez?... C'est que j'en ai si peur quelquefois !

LUCIEN, avec stupeur.

Vous, sa Joséphine ?

JOSÉPHINE

Je ne l'ai pas assez aimé quand il m'aimait. Vous aviez raison alors !... Je l'aime trop depuis qu'il ne m'aime plus... Voyez ce que vous me faites dire !

Est-il possible!

JOSEPHINE

Ah ! Lucien, voyez-le, tendez-lui la main, et sauvez le, lui, son Empire, puisque je ne suis rien pour lui ; puisque je suis stérile, stérile, mon Dieu !

LUCIEN, un long silence. Il la contemple et dit :

Je me suis trompé sur votre compte, Joséphine... Pardon, ma sœur !... Que je le voie, dites-vous? Mais d'abord consentira-t-il à me recevoir ? Il ne me sait même pas ici.

JOSÉPHINE

Ah ! Dieu merci, mon pouvoir va jusqu'à son cœur encore ! Et puis je suis certaine qu'il vous aime... Il ne me parlait que de vous. Sa rancune n'est si longue que parce qu'il sent bien que vous aviez raison.

LUCIEN

Je veux être reçu comme un frère par un frère.

JOSÉPHINE

Je m'y engage. Laissez-moi seulement le temps de le préparer au premier choc. Il va rentrer, et c'est ici qu'il va venir. Entrez chez moi. Je vous avertirai au moment opportun. Ayez confiance.

LUCIEN

Et s'il refuse l'entrevue?

JOSÉPHINE

Alors vous n'aurez plus qu'à repartir, et vous ne serez pas venu.

LUCIEN, sur le seuil.

Vous me jurez que M. de Talleyrand n'est pour rien dans ce complot de réconciliation ?

JOSÉPHINE

Je vous le jure sur mon pauvre petit mort. Voici l'Empereur. Vite, et à tout l'heure.

(Lucien entre chez Joséphine.)

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