‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 91 sur 108 · SCENE IV JOSÉPHINE, NAPOLÉON · texte numérisé non relu

SCENE IV JOSÉPHINE, NAPOLÉON

Napoléon entre. Il s'arrête d'ahord au fond, pensif. 11 est seul et sans suite. 11 a les mains aux dos. Il regarde de loin Joséphine, s'avance leutenieut vers elle et fait un geste brusque de résolution.

NAPOLÉON

Je quitte Corvisart. Eh bien ! je l'ai consulté ! Il est formel.

JOSÉPHINE

On pouvait sauver l'enfant, n'est-ce pas ? C'est ce climat fatal de la Hollande ! Ma pauvre Hortense !

.NAPOLÉON, durement.

Laissons Hortense et son enfant. Il est mort. C'était écrit. On neressucite pas encore dans ma famille. Ainsi donc n*en parlons plus !

JOSÉPHINE

Mais tu l'adorais, ce petit ! Tu passais des" matinées

entières à l'amuser. Il vivait sur tes genoux ! Pourquoi te faire plus dur que tu n'es ?

NAPOLÉON

Je suis empereur !

JOSÉPHINE

C'est bien toi qui l'as voulu !

NAPOLÉON

Non. Ce sont mes peuples.

JOSÉPHINE

A force de le dire ! . . .

NAPOLÉON, avec impatience.

Ah ! (il marche.) D'ailleurs ce qui est fait est fait. Il n'est plus temps de recommencer. Je ne peux pas abdiquer, n'est-ce pas ? et tout laisser en plan pour aller ramer des pois et planter des choux dans mon ile de Corse ! Je n'ai que trente-huit ans d'ailleurs, et à trente-huit ans..,

JOSÉPHINE

A trente-huit ans !

NAPOLÉON

L'homme est dans toute sa force et sa virilité !...

JOSÉPHINE

Ce qui revient à dire ?

NAPOLÉON

... Que s'il désire être père à son tour... s'il est nécessaire qu'il ait des enfants, il peut et doit en avoir,

JOSÉPHINE

Achève. J'attends.

NAPOLÉON

Mon père en a eu treize et il est mort à quarante et un

ans.

JOSÉPHINE

C'est la consultation de Corvisart.

NAPOLÉON

Oui. Je ne suis pas responsable de notre malheur commun. On peut le faire établir.

JOSÉPHINE

Oh î devant Dieu lui-même, on le sait, Sire !

NAPOLÉON

Ce Dieu, dont tu te réclames, ce Dieu du pape et de son église romaine, le tien comme celui de Clolilde, j'ai fait mieux que Clovis lui-même, et davantage! J'ai rétabli son culte, malgré mes grenadiers, qui sont mes Francs, à moi, j'ai signé avec lui un Concordat, j'ai rendu la terre à son vicaire, et les âmes à ses prêtres ! . . . C'est grâce à moi qu'il entend sonner ses cloches î... Tu

is sa reconnaissance !

JOSÉPHINE

Il t'entend dire cela î...

Allons donc, tu Tas prié, supplié, invoqué toi-même, bonne chrétienne, il ne t'a pas même écoutée une seule

fois, et lu lui as brûlé toute la cire du royaume î Ce n'est donc plus ma faute... Il convient d'en finir...

JOSÉPHINE

Comment?

NAPOLÉON

Retournons à la nature ! Il me faut un enfant de mon sang, de mon nom, de ma race, comme un bourgeois, pour hériter de ma maison. Je puis en avoir, j'en suis sûr à présent, sinon de toi, du moins d'une autre... D'ailleurs j'en ai !

JOSÉPHINE, révoltée.

Lâche!... Et moi aussi î

NAPOLÉON, furieux.

Joséphine !

JOSÉPHINE, simplement.

Eh bien! quoi ?... Je parle d'Eugène et d'Hortense.

(Napoléon recule, comme étourdi de la riposte.) NAPOLÉON

Voyons, as-tu le secret des miracles ? Peux-tu faire sortir de terre ou tomber du ciel le Napoléon II que la France réclame ? Réponds.

Mon petit-fils est mort. Il s'appelait Napoléon !

NAPOLÉON

C'est vrai. Le malheureux enfant, son fantôme ne m'a pas laissé dormir de la nuit... Il m'apportait ses jouets sur mon lit. . . Il me disait : grand-père ! . . . Écartons celle

image!... Sois-en sûre, mon amie, il faut un héritier direct et indiscutable à l'Empire. Il y va du repos de l'Europe. Après moi, si je mourais demain, le monde serait en feu ! Je dois parer aux rancunes des nations vaincues, à la rage des rois humiliés. La Grande Armée, que j'ai formée, suivra mon fils. Elle n'en suivra pas d'autre. La France est rivée à ma dynastie. Il n'est donc plus possible de temporiser, l'heure est venue. Le sang des Bonaparte va tarir. De mon côté, mes frères et mes sœurs n'ont que des filles, ou des garçons impossibles. Du tien, il y avait Hortense et son fils, c'est terminé. Reste Eugène et sa famille... J'y ai pensé î Veux-tu que j'adopte Eugène et que je le propose à la nation ?... Il est très aimé ! Il a des chances.

JOSÉPHINE

Non. Pas Eugène.

NAPOLÉON

Pourquoi ?

JOSÉPHINE

Parce que tes frères et tes sœurs me le feraient assassiner.

NAPOLÉON

C'est possible. Alors... il faut te résigner.

Au divorce, n'est-ce pas?... Le mot te brûle les lèvres ! . . . Aie donc le courage de le prononcer. Eh bien ! non, Bonaparte, n'y compte pas !

NAPOLÉON

Si tu vois une autre solution ?...

JOSEPH IN F

Oui.

NAPOLÉON Laquelle ?

JOSÉPHINE

D'abord celle-ci : tu n'auras pas d'héritier, et ton Empire finira avec son Empereur.

NAPOLÉON

Comme celui d'Alexandre ! Voilà qui n'est ni d'une Impératrice ni d'une Française. Je ne reconnais plus Joséphine !

JOSÉPHINE

Française, impératrice, tout ce que l'on voudra, mais femme aussi ! Il y a pour nous dans le divorce une injure que je n'accepte pas, parce que je ne l'ai pas méritée. Tout plutôt que cela. Le divorce, jamais ! On me tuera!

NAPOLÉON

Mais il est au Code. Je l'y ai fait insérer. Il ne déshonore pas la femme !

JOSÉPHINE

En use qui voudra ! Moi, non î Quant au Code, j'ai eu ton nom avant lui, et depuis que je l'ai, je n'ai rien fait pour le perdre. D'ailleurs, c'est bien simple, fais-moi juger.

NAPOLÉON, sombre.

Ne m'en défie pas, malheureuse !

JOSÉPHINE, énergiquemcnt.

Votre bras, Sire, et au tribunal!... je suis prête à m'y

défendre. Je dirai... Tiens, voilà ce que je dirai!... Je dirai où j'ai pris Votre Majesté, d'où je l'ai sortie et ramassée, et ce que j'ai fait du capitaine d'aventure sans sou ni maille qu'elle était !... Et l'Europe saura à qui elle doit son maitre !„. Oh î le voilà; mon crime, s'il y en a un dans la vie de Joséphine î Pour' lui frayer la route, j'ai rompu d'un jour à l'autre avec tout ce que j'aimais, ma race, mon monde, mon éducation, mes habitudes, mes goûts, j'ai perdu mes plus chères amiti > !... j'ai déserté jusqu'à mon parti, car j'étais royaliste î... et je le suis encore !... J'ai trahi ma foi, moi catholique et romaine, et j'ai compromis mon salut, pour qui? pour un mécréant qui ne m'avait même pas conduite à l'autel î... Ainsi ma vie mortelle et ma vie immortelle, je lui ai tout donné, pour le plaisir de lui mettre une épée à la main, pour une gloire que sans moi il attendrait encore, et dont il me doit la moitié !... Si encore je l'eusse aimé !... Hélas î si quelqu'un réalisait peu l'idéal de mon rêve c'était bien l'espèce de petit traîne -misère étique, noir, aux vilaines manières, qui me tombait là d'une ile de chèvres ! . . . Mais il m'aimait ! . . . Pauvres femmes que nous sommes !... Il m'aimait, et cela a suffi !... Et le voilà à présent qui m'insulte dans son amour même et qui me menace d'opprobre public, parce que je n'ai pas d'enfants!... Pas d'enfants, ingrat ! Mais j'en ai eu trois, Eugène, Hortense et toi !...

NAPOLÉON, très doucement.

Assez ! je t'en prie, Joséphine.

JOSÉPHINE

Ah ! tu veux divorcer à présent ! Tu veux répudier ta compagne terrestre... et éternelle! Tu t'imagines, parce que tu peux tout, que tu peux cela aussi, et que tu n'as

qu'un mot à dire à ton Cambacérès !... Dis-le!... Faismoi juger!,.. Mais tu choisis mal ton heure, laisse-moi te l'apprendre, pour un si beau procès. Tu lasses le monde!... Regarde autour de toi, observe, questionne, fais jouer ta police et fais causer tes grenadiers ! . .. Ne divorce pas, mon ami. Je te sauve encore !

NAPOLÉON

Qu'est-ce à dire?

JOSÉPHINE Tu le Sais bien. (Mouvement de Bonaparte.) Ah ! méchant !

Comme tu me fais souffrir !

NAPOLÉON

Oui, c'est vrai, mes soldats mollissent dans ma main. On grogne. Tous les bons, ceux de la République, sont partis ou vont s'en aller. Mes maréchaux sont gros et gras! Mon œuvre branle sur sa base. C'est pour cela qu'il faut la consolider de mon vivant. Il n'y a qu'un moyen, c'est de perpétuer l'Empire. Voilà pourquoi cet horrible divorce s'impose. Si tu as mieux, dis-le. Moi je n'y tiens pas, je te le j-ure.

JOSÉPHINE

Eh bien ! et moi, que deviendrai-je ?

NAPOLÉON

Écoute. Tu garderas ton rang, ton litre et ta puissance. Tu resteras plus que reine ! Il y aura deux impératrices, voilà tout.

JOSÉPHINE

Quelle femme acceptera d'être l'autre ?

NAPOLÉON

Je la choisirai.

JOSÉPHINE

Oh ! dans quelle famille ?

NAPOLÉON

Je ferai prendre dans une cour de l'Europe n'importe quelle petite princesse insignifiante, l'une ou l'autre, il n'en manque pas !... Tu ne pourras être jalouse que de l'enfant. La France admirera ton sacrifice, et moi, je t'aimerai jusqu'au dernier soupir.

JOSÉPHINE

Celui de ton ambition. Tiens, j'ai pitié de toi ! Il y a mieux.

NAPOLÉON

Quoi ?

JOSÉPHINE

Tu oublies trop que tu as des héritiers naturels.

NAPOLÉON

Lesquels ?

Cherche un peu. Des neveux.

NAPOLÉON

Des neveux? Tu sais bien que je n'en ai plus.

JOSÉPHINE

C'est donc que Lucien n'est pas ton frère ?

NAPOLÉON

Les fils de Lucien et de M1110 Jouberthon ne sont que des demi-Bonaparte.

JOSÉPHINE

Mais le mariage est légitime, légal, sacré, plus que le nôtre !

NAPOLÉON

Pas pour moi.

JOSÉPHINE

Ne t'es-tu jamais demandé, mon ami, quelle idée tu donnais à ces petits de ta justice ? Pourquoi cet oncle si illustre, si grand, si bon pour tant de gens qui seront les premiers à le trahir, leur tient-il spécialement rigueur, et de quoi? d'être nés? Ils t'admirent tant de loin, sans te connaître. Ils tremblent d*émotion devant l'une de tes images populaires ! Ils rêvent de te voir, d'entendre ta voix, de t'embrasser... comme t'embrassait l'autre... le petit mort! Oh! connaître Napoléon, leur oncle ! ces petits dieux exilés de ton paradis !

NAPOLÉON

C'est la faute de leur père, un orgueilleux, un idéologue, qui me boude, l'imbécile.

Lucien t'a rendu de signalés services. Il a risqué sa vie pour toi.

NAPOLÉON

Au dix-huit brumaire, oui, c'est lui qui le dit !

JOSEPHINE

Tu oublies que j'y étais. As-tu donc tant d'amis, toi" qui n'as que des créatures ?

NAPOLÉON

S'il était mon ami. . . il serait ici ! Joseph était le chef. . . M'a-t-il quitté? Et Louis? El Jérôme? Ils sont là!... Non. le prince de Canino joue les Coriolan, il vit à Rome, et il y accapare ma mère!...

JOSÉPHINE, se rapprochant de la porte où est Lucien.

Tu l'as disgracié, presque chassé ! On ne s'expose pas à te tenir tète.

NAPOLÉON

Je n'ai fait que cela toute ma vie, moi, m'exposer !... Cela ne m'a pas trop mal réussi î

JOSÉPHINE, même jeu.

Venir en France... à Paris... à Saint Cloud... c'est te braver !

NAPOLÉON

Il me braverait s'il m'aimait.

JOSÉPHINE, elle ouvre à Lucien. Ehbieil! regarde, il te brave. (Lucien s'encadre dans la porte.)

NAPOLÉON

Lui?... Vous?... Toi?... (A Joséphine.) Ah i ma bonne femme î... Laisse-nous à présent. (Joséphine sort )

Page 1