SCÈNE V NAPOLÉON, LUCIEN, puis JOSÉPHINE
NAPOLÉON, reprenant le ton impérial.
Je connaissais votre présence ici... par ma police.
LUCIEN
Alors, l'Impératrice m'a menti ! . . . Adieu ! (il va à la porte.)
NAPOLÉON
Reste donc, mauvaise tête, et embrasse-moi. (il lui tend la joue, Lucien l'embrasse.) Eh bien ! c'est donc toi?... Tu as bonne mine ! Moi, j'engraisse ; tu vois!... Comment te trouves-tu à Rome ? Et maman ?... et le pape ? Va-t-il
bien, le pape?... (Lucien, visiblement ému, ne peut trouver une
parole.) N'as-tu rien à me dire ?
LUCIEN, voix étranglée.
Ah! je...
-NAPOLÉON, riant.
C'est à moi de parler alors. Joséphine m'a dit que tu étais, devenu raisonnable. La situation que notre brouille te fait en Europe est absurde, et pourquoi ? pour une femme !
La mienne, Sire.
NAPOLÉON
La tienne, toujours la tienne!... Elle ne l'est pas. C est réglé, n'en parlons plus.
LUCIEN Qu'est:elle donc ? Ma maîtresse ?
NAPOLÉON
Maîtresse d'un Lucien Bonaparte, c'est déjà un sort pour une femme !
LUCIEN
Et nos enfants ? Bâtards alors ?
NAPOLÉON
Je ne dis pas cela. Tes enfants, tout dépend de leur père. Leur bonheur est entre tes mains.
LUCIEN
S'il n'est qu'entre mes mains, il seront heureux.
NAPOLÉON
Je n'ai pas besoin de te demander si tu connais mon sénatus-consulte organique ? Il règle l'hérédité.
LUCIEN
Oui, et il nous en exclut, moi et les miens. Je ne m'en plains pas.
NAPOLÉON, haussant les épaules.
Cela se dit î Mais tous les hommes sont les mêmes. D'ailleurs tu es père et bon père. Que tu renonces, toi, à tes droits à ma succession, c'est ton affaire. Mais que tu en prives tes enfants, ton petit Charles-Lucien, par exemple, qu'est-ce qui t'y autorise?
LUCIEN
Mais le sénatus-consulte lui-même ! Il y est dit : Tout
TLUS QUE REINE 280
mariage contracté par les membres de la famille impériale sans le consentement de l'Empereur est nul.
NAPOLÉON
Or, tu t'es mis dans ce cas en épousant malgré moi une personne...
LUCIEN, lui coupant la parole.
... Que j'aimais.
NAPOLÉON
Et tu as tué la poule aux œufs d'or.
LUCIEN
Celle du coq impérial, oui, seulement î
NAPOLÉON
Eh bien ! depuis ce temps, les choses ont changé. Le successeur que j'avais désigné, le fils de Louis et d'Hortense...
LUCIEN
Est mort.
Qui te Ta dit ?
Le retour de vos bonnes grâces, Sire.
NAPOLÉON
Tu vas donc reprendre la file. L'ordre naturel sera rétabli. Je modifierai mon sénatus-consulle en faveur de ta descendance. Je prends Lucien-Charles. Il sera Napoléon il. Je n'y mets qu'une condition.
NAPOLEON
LUCIEN
Je crains de la deviner.
NAPOLÉON
Ta l'as devinée. Je ne veux point de sa mère.
LUCIEN, reculant et hautain.
Que Votre Majesté me permettre de taxer... poliment la condition de... téméraire !
NAPOLÉON
Vous dites 1
LUCIEN, très ferme.
Ce que j*ai dit !
NAPOLÉON
Je ne me fâcherai pas i... De la hauteur où je suis, ce serait trop grave; ce serait le tonnerre !... Du reste nous sommes seuls et personne ne t'a entendu. Je puis être clément secrètement avec un frère. Ecoute-moi, Lucien. Il est possible que je me sois trompé sur le compte de madame Jouberlhon.
Elle s'appelle madame Lucien Bonaparte, princesse romaine de Canino, née De Bleschamps. Tel est son nom. Celui que vous lui attribuez est effacé par son second mariage.
NAPOLÉON
Soit. Je la crois... je la reconnais honnête et bonne femme, digne de toi et de l'affection fidèle dont tu .témoignes pour elle. Es-tu satisfait? Mais maintenant et
plus que jamais il me faut des mariages royaux dans ma famille. Ma politique est celle des alliances comme celle des Bourbons, que nous continuons, et qui est la bonne. Si ta femme t'aime, si elle aime ses enfants surtout, le moment est venu de leur en donner la preuve. Notre rupture, dont elle est l'unique cause, a déjà trop duré. Elle doit avoir besoin de se sacrifier.
LUCIEN
Elle a la taille de tous les sacrifices. Duquel s'agit-il pour elle ?
NAPOLÉON
Ne me le fais pas répéter. Les enfants, oui, la mère, non. Je la ferai duchesse de Parme, je rendrai son duché héréditaire. Elle y sera libre, souveraine absolue et régnante !... Quant à toi, voici le monde; choisis.
(11 fail rouler la mappemonde.)
LUCIEN, il fait revirer la mappemonde.
J'y cherche le pays où une femme peut ne pas être... la mère de ses enfants.
Ah! l'entêté, l'entêté!... Vrai crâne de Corse!...
(Joséphine parait et, pendant toute la fin de la scène, elle va, vient, agitée. tantôt se dissimule derrière une tenture, tantôt se montre, s'avance, recule, gesticule, recevant le contre-coup de ce qui se dit entre les deux frères.
Pantomime.) Qu'est-ce qu'une femme, et la plus belle, au prix de la destinée d'un peuple ? Que pèse-t-elle dans la marche du monde? L'amour même qu'elle inspire est un feu de paille. Le plus durable ne résiste pas à la première ride ! . . . J'ai aimé, je sais ce que c'est !.. . S'arrêter pour une femme qui pleure, c'est comme si j'interrompais une bataille pour un soldat qui tombe !... La
fatalité est dans tout et partout!... C'est à la fin du monde que l'on se comptera... nous roulons sur un globe qui tourne î...
LUCIEN
On peut ne pas vouloir être de ceux qui font souffrir les autres. On peut refuser de servir de complice au destin. Je suis content de ma position. Je ne demande rien. Il y a assez d'un immortel dans une famille.
NAPOLÉON
C'est possible. Mais j'ai besoin de toi. Tu fais partie de mon système. Il faut y rentrer, ou...
LUCIEN
J'attends le Quos ego de Jupiter !
NAPOLÉON
Ami ou ennemi ! Choisis, ou... tremble!
LUCIEN
,Oh ! comme ils t'ont changé, les misérables ! Car ce n'est pas toi, le vrai coupable : tu n'es pas né méchant !... De plats valets, flatteurs infâmes, ont gâté la plus belle figure de jeune héros que le monde ait vu depuis Achille ! Mais je suis là. j'en témoignerai, je serai ton défenseur devant l'histoire. Ma mémoire protégera la tienne! Finissons. J'ai déjà trop duré ici... Il y a là-bas une sainte et douce femme qui m'attend et n'est pas iranquille de me savoir chez un tel frère... J'ai hâte de revoir les enfants que j'élève dans l'honneur et la justice. Que veux-tu de moi, d'elle et d'eux ? Cartes sur table, Bonaparte, ton dernier mot ? Et précise.
NAPOLEON
Le voici donc. J'exige à présent ton divorce, de bon gré ou non.
LUCIEN, montrant Joséphine.
Ah ! je comprends, pour éviter le vôtre. Moi aussi on m'a rabattu dans un piège !
JOSÉPHINE
Lucien !
NAPOLÉON
Piège ou non. je te tiens et je ne lâche plus. Sujet du pape, exclu de mes États, tu es ici sans sauf conduit. Tu n'en sortiras plus que pour un trône ou une prison. Décide, et puisqu'elle est là, devant elle.
LUCIEN
Voici donc ma réponse, la réponse officielle de Lucien Bonaparte, prince de Canino, à l'empereur Napoléon premier du nom, en présence de Sa Majesté l'Impératrice Joséphine. Quoi qu'il arrive, jusqu'à la mort, il restera fidèle au serment qu'il a prêté devant les hommes et devant Dieu à son honnête et bien-aimée épouse Alexandrine de Bleschamps, et il le renouvelle î Garde l'Europe, j'ai ma femme !
.NAPOLÉON", lui posant la main sur l'épaule.
Vous êtes en rupture de ban. Je vous arrête, et de ma propre main.
LUCIEN, k Joséphine.
C'est à Votre Majesté de répondre, madame.
JOSÉPHINE
Vous êtes libre.
NAPOLÉON
Qu'entends-je ? Perds-tu le sens ?
JOSÉPHINE
Je suis encore l'Impératrice. Mon beau-frère a ma caution. Allez, prince.
NAPOLÉON
Ah ! malheureuse, cette fois c'est ta perte irrévocable. • il sonne. Appelez Talleyrand.
JOSÉPHINE, à Lucien
Talleyrand î Ah ! fuyez !
NAPOLÉON
Vous avez vingt-quatre heures pour quitter la France.
LUCIEN
Combien vous en reste-t-il pour la perdre ?
Hors de mes yeux, et pour toujours.
LUCIEN
Qui sait? Reste le malheur, mon frère ! (il sort.)