SCÈNE III AGATHE, puis UN DOMESTIQUE, puis PIERRE
AGATHE, seule.
Un mensonge, déjà ! Eh bien, je me mets en garde Ah ! si ma pauvre Herminie en avait fait autant dès le début !
UN DOMESTIUUE
Le monsieur dont voici la carte prie madame de le recevoir.
AGATHE, lisant.
« Pierre de la Tournelle. » — Ah ! je crois bien. Faites entrer tout de suite.
PIERRE, saluant.
Madame.
AGATHE
Voilà qui est aimable de tenir ainsi ses promesses. Je vous croyais parti, sans reproches.
PIERRE
Je pars demain. Et comment se porte notre cher député malgré lui ? J'aurais plaisir à lui serrer la main : c'est peut-être la dernière fois.
AGATHE
Décidément, vous allez en Irlande ?
PIERRE
Je devrais y être, madame. La révolte bat son plein. Les pauvres gens n'auraient qu'à être massacrés sans moi, je ne m'en consolerais pas.
AGATHE
11 est heureux que vous ne soyez pas marié, monsieur de la Tournelle.
PIERRE
Mais je le suis, madame.
AGATHE Est-ce possible?
PIERRE
Oui, seulement je passe ma vie à courir après ma
femme, une créature céleste qui ne sait où poser. Je la crois dans le Nord, elle est dans le Midi. On me la signale du côté de l'Arménie en ce moment. Demain elle sera à Pétersbourg, à Madrid, à Rome, peut-être même à Paris. C'est une chasse folle !
AGATHE
Quel original vous êtes, vraiment ! Un homme de votre nom, de votre race et de votre éducation s'adonner ainsi tout entier à la cause des peuples. C'est
unique.
PIERRE
Il faut bien que quelqu'un commence. Mais ne m'admirez pas trop, je n'ai que cela à faire. Ma vie serait sans objet si je n'avais pas... cette profession. Tel que vous me voyez, je suis incapable de quelque métier que ce soit, j'entends de ceux que reconnaît pour tels la société actuelle. Il y en a qui naissent chasseurs de panthères ; ma mère m'a fait chasseur d'injustice. Je n'y ai aucun mérite.
AGATHE
C'est vous qui le dites !
Mais non ; on se fait une fausse idée des choses. Je subis ma destinée, voilà tout. En voulez-vous la preuve? A ma qualité de fils Aymon j'ajoute celle de quêteur. Oui, je mendie. Quand M. de Virandot va arriver, je le prierai de racler ses tiroirs pour mes chers irlandais. Et je serai plat comme un moine!
AGATHE
Vous ne doutez de rien. Claude siège à droite, mon cher monsieur.
IIEKMINIE 47
PffîRRË
Bnli ! En France, tout le monde est libéral, au moins en cachelte. La conscience française est républicaine. L'esprit de réaction n'est que vanité ou poltronnerie. L'excellent Virandot serait bien embarrassé si on le priait de... réagir. Au fond sa minorité brûle du désir d'être majeure. L'écrevisse ne marcbe à reculons que lorsqu'on la tire en avant : en liberté elle va droit devant elle. Et c'est pourquoi je me suis permis d'inscrire l'excellent homme pour cinq mille francs... à vue d'estime et d'amitié.
AGATHE
Merci. Mais pas sous son nom, au moins, à cause du parti.
PffiRSE
J'ignore le vôtre, madame.
AGATHE
Je suis née de Vailles.
Ah!
AGATHE
Vous connaissez notre famille ?
PIBŒtKE
Oui, madame. J'ai même eu l'honneur, il y a quelques années, d'être reçu à Francbourg par un comte de Vailles qui sans doute fut des vôtres.
a i.at m:
C'était mon père.
PIERRE
Mademoiselle Agathe ! Je vous ai connue tout enfant, madame! Voulez-vous me permettre de vous demander comment se porte votre sœur aînée, Mlle Herminie '?
AGATHE
Ma sœur Herminie se porte fort Lien... mais elle n'est plus demoiselle. Elle est mariée. Elle s'appelle...
PIERRE
Oh ! je vous en prie, madame.
AGATHE
Vraiment, vous ignorez comment elle s'appelle ?
PIERRE
Je serais hien heureux de ne pas le savoir. Ne me le dites pas, vous m'obligerez.
Mais enfin vous pouvez la rencontrer, quand ce ne serait que chez moi.
PIERRE
Je pars demain.
AGATHE
Vraiment, vous n'êtes pas curieux.
UN DOMESTIQUE, annonçant.
Mme de Moussac.
PIERRE
Vous connaissez Mme de Moussac'?...
AGATHE
Je vous en demande bien pardon : c'est ma sœur.
IIËRMINIU 49
S.GÈNE IV Les Mêmes, HERMINIE
AGATHE
La bonne surprise. (Elfes s'embrassent.) M. Pierre de la Tournelle.
HERMINIE C'était bien lui... monsieur. (Pierre salue sans mol dire.)
Oh ! non, c'est trop bête : bonjour Pierre. (Elle lui tend la
main.)
PIERRE, machinalement et très ému.
Mademoiselle.
AGATHE, riant.
L'erreur est charmante, Mme de Moussac, vous dis-je. Quel sauvage vous faites ! Ma chérie, je profite de ce que tu es en bonne compagnie pour aller m'habiller. M. de Champoulay vient me chercher à huit heures et il m'emmène au théâtre. Je n'ai que le temps de passer une robe. (A Pierre.) J'espère vous retrouver tout à l'heure, mon cher frère quêteur. Attendez-moi.
PIERRE
Oui, madame.